Le contexte historique de Marikana – un bref aperçu

Par Peter Alexander (traduction de Lila Chouli) pour contretemps.eu

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Le 16 août 2012, trente-quatre mineurs en grève furent tués par la police sud-africaine. Un massacre qui s’inscrit dans un contexte de mobilisations ouvrières inédites depuis la fin de l’Apartheid. Ce texte issu d’un ouvrage consacré à l’événement propose une mise en perspective historique des luttes raciales et de classe dans le secteur minier sud-africain. Le but de cette esquisse1 est donc d’offrir au lecteur quelques éléments de contexte afin de mieux comprendre le « massacre de Marikana ».2

Les mines aux origines de l’Afrique du Sud

En Afrique du Sud, le développement à grande échelle de l’industrie minière a suivi la découverte de diamants à Kimberley en 1867. Elle s’est étendue rapidement après que de l’or a été découvert dans le Witwatersrand, près de Johannesburg, en 1886. En 1888, De Beers Consolidated Mines contrôlait toute l’exploitation minière de Kimberley. Dans le Witwaterstand aussi, les petits exploitants ont été rapidement écartés, laissant l’industrie entre les mains de quelques grandes compagnies dont les quatre plus importantes établirent la Chambre des mines en 1889. L’historien officiel de la Chambre rapporte que l’organisation existait pour « contenir les coûts d’exploitation, spécialement ceux qui résultaient de l’action ou de l’inaction du gouvernement, ou de la concurrence effrénée pour les marchandises et la main d’œuvre ». C’était, écrit-il, « la plus importante de ses préoccupations ».3

L’histoire de l’industrie est intimement liée aux événements politiques. En 1890, Cecil Rhodes, le principal actionnaire de De Beers and Consolidated Gold Fields, une des quatre plus importantes sociétés aurifères, devint Premier ministre de la colonie du Cap. Pendant ce temps, les Britanniques se déployaient à l’intérieur du pays, annexant les terres des chefs africains après les avoir vaincus : le Griqualand West – un vaste territoire dans les environs de Kimberley – en 1871 ; le Zululand en 1887 ; et, enfin le Pondoland en 1894. Le Pondoland, aujourd’hui dans la province d’Eastern Cape, est la région d’origine d’une forte proportion des mineurs de Marikana. En 1899, seules deux Républiques boers – l’État libre d’Orange (Orange Free State) et le Transvaal – restaient en dehors du contrôle britannique. Le Transvaal était particulièrement important puisque c’est sur ce territoire que se trouvaient les mines d’or du Witwatersrand. Ce n’est qu’après trois ans et une guerre sanglante que les impérialistes britanniques vainquirent les Boers, puis, commencèrent la construction de l’État sud-africain moderne.

Dès sa naissance en 1902, la nouvelle Afrique du Sud était basée sur une alliance entre les intérêts britanniques et ceux des Boers, alliance parfois appelée « or et maïs » (l’or représentant le capital minier, principalement britannique ; et le maïs, le capital des exploitations agricoles, principalement boer). La majorité noire du pays était exclue. Certaines caractéristiques de l’économie politique du pays étaient déjà en place. Par exemple, le chemin de fer reliant la mer à Johannesburg et Pretoria (capitale du Transvaal et de l’Afrique du Sud) a été établi entre 1892 et 1895. Le système de travail migrant prenait forme. En 1902, la Chambre des mines créa la Witwatersrand Native Labour Association (l’Association pour le travail indigène du Witwatersrand), connue sous le nom de Wenela, qui avait pour mission de recruter de la main-d’œuvre et d’assurer son encadrement. Cette association recrutait dans les provinces du sud du Mozambique (alors dénommé Afrique orientale portugaise), où le travail forcé sous les ordres des Portugais faisait passer le travail dans les mines d’or comme le « moindre » de deux maux. Par la suite, les activités de Wenela s’étendirent à d’autres pays d’Afrique tropicale. En 1912 fut créé le Native Recruiting Corporation (l’Organisme de Recrutement des Indigènes – NRC). Il jouait un rôle similaire au Wenela mais recrutait en Afrique du Sud et dans les trois protectorats britanniques de la région (le Lesotho, le Swaziland et le Botswana). Partout les hommes étaient amenés à travailler dans les mines du fait de la pauvreté, de la maladie, des impôts, du besoin d’argent pour payer la lobola (le « prix de la fiancée ») et pouvoir se marier, pour se procurer des fusils, du bétail, des outils agricoles et des vêtements. En 1908, le gouvernement interdit aux mines d’employer plus de trois pour cent de travailleurs noirs mariés, bloquant ainsi la stabilisation d’une classe ouvrière. La quasi totalité des travailleurs étaient des migrants périodiques (oscillating migrants) retournant chez eux à la fin de leur contrat, qui durait plus d’un an pour les Mozambicains, moins pour les Sud-Africains.

La pérennisation de ce type de migrations a permis aux employeurs de faire des travailleurs noirs une « main d’œuvre bon marché », bien moins rémunérée que si sa prolétarisation avait été complète. Les moyens de subsistance pour les enfants, les femmes et les hommes âgés pouvaient être fournis par la production rurale plutôt que par le secteur capitaliste de l’économie.

En 1910, l’Afrique du Sud assura son autonomie gouvernementale sous la direction de deux anciens généraux boers, Louis Botha et Jan Smuts, tous deux sensibles aux intérêts miniers qui dominaient l’économie. En 1911, le nouveau gouvernement adopta deux mesures législatives qui allaient déterminer les pratiques d’emploi de la plus grande partie du xxe siècle. D’une part, la loi sur la réglementation du travail indigène (Native Labour Regulation Act), qui régit le travail indigène en établissant des prescriptions minimales en termes de nourriture, de logement, etc., contribuant ainsi à assurer un approvisionnement régulier de main-d’œuvre tout en limitant la concurrence entre les mines. Dans le même temps, cette loi criminalisait la désobéissance au travail, c’est-à-dire en pratique la désobéissance aux instructions des Blancs. D’autre part, la loi sur les mines et le travail (Mines and Works Act), excluant les femmes et les enfants des travaux souterrains ; elle garantissait des standards minimums, concernant cette fois les heures de travail et la sécurité. Cette loi introduisit également – par des qualifications pour les salariés ayant de l’ancienneté, dont certains « mineurs » (devant posséder un certificat de dynamiteur) – une barrière raciale de facto dans le travail.4

Le système de travail migrant et la barrière raciale renforcèrent les différences sociales et de compétence entre travailleurs blancs et travailleurs noirs, et tous ces facteurs sous-tendaient des écarts de rémunération d’environ 1 à 10.

Blancs et Noirs dans les grèves de mineurs

Le fossé entre les travailleurs blancs et les travailleurs noirs a empêché le développement d’une classe ouvrière unifiée (malgré des tentatives occasionnelles de militants). La division se reflétait dans l’action revendicative. En 1913, les travailleurs blancs du Witwatersrand participèrent à une grève violente qui causa la mort de vingt-quatre personnes (dont onze mineurs). Durant cette action, les manœuvres noirs cessèrent le travail dans cinq mines et d’autres se mirent en grève une fois que l’action des Blancs fut terminée.

Les Blancs obtinrent gain de cause et il y eut une série de grèves d’ouvriers mineurs indiens, noirs, blancs dans le Natal et de cheminots blancs dans le Transvaal. En janvier 1914, la fédération des travailleurs blancs vota pour une grève générale, Smuts proclama la loi martiale et réprima le mouvement.5 Cependant le début de la Première Guerre mondiale l’empêcha d’aller plus loin et il trouva des compromis avec les syndicats blancs.6

En 1920, les mineurs noirs de vingt-quatre des trente-cinq mines d’or firent grève pendant onze jours. Selon la Chambre des Mines, l’action impliquait plus de 70 000 travailleurs. Il n’y avait pas de syndicat, et si quelques militants communistes ont contribué à l’émergence de cette action, il apparaît que la mobilisation s’était essentiellement organisée par le biais de réseaux ethniques. La principale revendication était un salaire de 10 shillings par jour, environ cinq fois plus que ce qu’un travailleur noir percevait.7 Si la grève a été battue – notamment par la répression militaire – cette revendication allait être entendue encore et encore dans les mines.8

La grève de 1920 n’avait pas été rejointe par des travailleurs blancs – qui avaient généralement joué le rôle de briseurs de grève – et lorsque plus de 22 000 travailleurs se mirent en grève pour plus de neuf semaines en 1922 ils ne furent pas soutenus par les travailleurs noirs.9 La grève de 1922 était une réponse à la baisse de salaire décidée par les employeurs et à leur menace de remplacer des centaines de mineurs blancs par des travailleurs noirs moins chers. La Chambre des Mines voulait, comme toujours, « contenir les coûts de l’exploitation minière ». Cette action fut – et continue d’être – extrêmement controversée étant donné le slogan des grévistes : « Travailleurs du Monde Unissez-Vous pour une Afrique du Sud Blanche. » Par ailleurs, peu avant la dernière phase de l’action, certains d’entre eux attaquèrent et tuèrent des Noirs sans armes. Cependant, ce fut principalement une lutte contre le capital. Dans son dernier stade, les grévistes organisèrent une insurrection, connue sous le nom de la révolte du Rand (Rand Revolt), qui dura cinq jours avant d’être écrasée par Smuts qui avait proclamé la loi mariale. Plus de 200 personnes perdirent la vie pendant la grève, la plupart d’entre eux dans le conflit armé qui en fut le terme.10

En 1924, à la suite de la Révolte du Rand, le gouvernement adopta la loi sur la conciliation industrielle (Industrial Conciliation Act – ICA), la pierre angulaire de la législation du travail sud-africaine. Elle prévoyait des négociations collectives à travers des conseils de branche, et une procédure pour que ces conseils ou le ministère du Travail organisent conciliations, médiations, et arbitrages dans les conflits sociaux. Les grèves étaient autorisées mais seulement trente jours après l’échec des négociations. Les employeurs acceptaient généralement de prélever les cotisations syndicales sur les salaires, attitude qui, associée aux mesures dissuasives contre les grèves, conduisit à la bureaucratisation des syndicats et à la passivité de leurs membres. Cependant, cette loi ne s’appliquait qu’aux « employés », catégorie définie de telle sorte qu’elle excluait la plupart des travailleurs noirs.

Les années 1920 et 30 furent marquées par la croissance de l’industrie manufacturière, où le fossé entre travailleurs blancs et travailleurs noirs était bien moins important que dans les mines. Les grèves furent peu nombreuses à cette période. Cependant, durant la Seconde Guerre mondiale, l’expansion industrielle, l’entrée en masse des femmes blanches et des Noirs dans le marché du travail, la relative position de force des travailleurs, et l’inflation accrue, contribuèrent à une brusque augmentation du niveau d’action revendicative dans le monde du travail. Quelques travailleurs noirs rejoignirent les syndicats mixtes, tandis que d’autres adhéraient aux nouveaux syndicats pour Africains, dont le Syndicat des mineurs africains (African Mine Workers’ Union – AMWU), créé en 1941 et dirigé par J.B. Marks, un communiste. Le mouvement syndical noir, dont l’AMWU, culmina en 1944. Cette année-là, le syndicat dissuada les travailleurs de se mettre en grève, très probablement car l’Afrique du Sud et l’Union soviétique étaient alliés dans la guerre. En 1946, après la Guerre, le syndicat fit une grève qui dura cinq jours et prit fin le 16 août, précisément soixante-six ans avant le massacre de Marikana. Là encore, la principale revendication était un salaire de 10 shillings par jour. Selon la Chambre des Mines, l’arrêt de travail concernait 76 000 travailleurs et affecta vingt-et-une des quarante-cinq mines d’or. Une telle mobilisation, tombant sous le coup de la loi et d’une violence qui coûta la vie à douze travailleurs au moins, est d’autant plus impressionnante. La grève fut cependant vaincue et le syndicat détruit.11

Les mineurs à l’heure de l’Apartheid

Quant le premier gouvernement d’Apartheid fut élu en 1948, les travailleurs blancs étaient divisés, l’Union des mineurs (Mine Worker’s Union) soutenait le régime, tandis que la plupart des syndicats s’y opposaient. Le nouveau gouvernement s’attacha à renforcer la division raciale et à réprimer les opposants. En 1950, il adopta les lois sur la classification de la population et sur l’habitat (Population Registration Act et Group Areas Act), séparant les gens sur la base de la race. La même année, il introduisit la loi de lutte contre le communisme (Suppression of Communism Act), qu’il utilisa pour démettre les leaders syndicaux antiracistes de leurs fonctions. Puis, en 1952, il institua un système général de laissez-passer qui restreignait le nombre de Noirs vivant dans les zones urbaines, contrôlait leur mouvement sur le territoire et permettait à la police de les harceler à sa guise. En 1960, à Sharpeville, au sud de Johannesburg, la police massacra soixante-neuf personnes qui protestaient contre la loi sur les laissez-passer. Cela conduisit à l’état d’urgence, à l’interdiction de l’African National Congress (ANC)12 et à une décennie où l’opposition des Noirs à l’intérieur du pays fut éradiquée.13

A la suite d’une série de grèves à Durban en 1973, il y eut un renouveau de l’organisation syndicale parmi les travailleurs noirs. Dans les mines la pénurie de main-d’œuvre et l’augmentation des protestations conduisirent rapidement à la hausse des salaires – la barrière des 10 shillings par jour fut franchie et en 1974 le salaire minimum augmentait de 122,2 pour cent.14 À partir de 1975, en premier lieu chez Anglo-American, les mines introduisirent le système d’évaluation des postes Patterson, dans lequel les grades sont basés exclusivement sur leur contenu décisionnel, renforçant ainsi la division entre les cadres, presque tous blancs, et les travailleurs, presque tous noirs. Cet « apartheid de l’écart des salaires » persiste, même si aujourd’hui de nombreux cadres sont noirs.15 Le système Patterson, encore utilisé aujourd’hui, sous-évalue le danger, la pénibilité et les compétences tacitement requises dans le travail des mineurs de fond, et alimente ainsi les griefs des travailleurs de Marikana et d’ailleurs.

En 1976, au cours d’une révolte essentiellement pacifique à Soweto – le plus important township16 de Johannesburg –, la police massacra plus de 450 personnes, en majorité des jeunes scolarisés. Les protestations se propagèrent dans tout le pays. Après une répression violente, le gouvernement introduisit différentes réformes. En 1979, il modifia la loi sur la conciliation industrielle (ICA) pour inclure les Noirs sud-africains comme « employés ». Cela excluait de nombreux migrants travaillant dans les mines, mais l’année suivante le gouvernement étendit cette définition afin d’inclure les travailleurs étrangers. Ces changements furent un tournant important pour les travailleurs noirs, et un changement significatif dans le régime des relations de travail.

Après un déclin à la fin des années 1970, le niveau de conflit dans les mines augmenta à partir de 1980.17 De hauts responsables de Anglo-American et de la Chambre des Mines en déduisirent qu’il valait mieux avoir affaire à un syndicat que de faire face à un militantisme imprévisible. Les grèves et les protestations poussèrent aussi quelques travailleurs à créer l’Union Nationale des Mineurs (National Union of Mineworkers – NUM). Le NUM fut lancé lors d’une rencontre en août 1982. Apparemment les participants ne connaissaient pas l’AMWU, et ils décidèrent de donner à leur syndicat le même nom que la plus admirée des unions britanniques, la British National Union of Mineworkers. En octobre 1982, le NUM signa un accord (Access Agreement) avec la Chambre, qui facilitait le recrutement de ses membres, et lors du congrès inaugural, en décembre, Cyril Ramaphosa fut désigné secrétaire général.18 Les adhésions grimpèrent rapidement. En 1985, quand le Congress of South African Trade Unions (COSATU) fut créé, le NUM comptait déjà 230 000 membres, ce qui en faisait la plus importante organisation affiliée. Ramaphosa était issu du mouvement de la « Conscience noire »,19 mais il s’était entre temps aligné sur l’ANC, ce qui fut crucial pour déterminer la position politique de la COSATU. Le Congrès du NUM de 1987 fut ouvert par Winnie Mandela, la femme du leader de l’ANC emprisonné, et apporta son soutien à la « Charte de la Liberté » de l’ANC. Il appela néanmoins à l’édification d’une « une société socialiste démocratique contrôlée par la classe ouvrière ».

Les mineurs organisèrent de nombreuses grèves, notamment en 1986, année marquée par un large soutien à une grève générale de la COSATU, plus de 100 grèves sauvages, et un arrêt de travail d’au moins 250 000 travailleurs pendant une journée après la mort de 177 mineurs dans un incendie souterrain à la mine de Kinross. En 1987, le NUM et la Chambre des Mines s’affrontèrent dans la plus grande grève de l’histoire de l’Afrique du Sud. Officiellement elle était motivée par les salaires, mais les deux parties reconnaissent qu’elle avait aussi trait au « contrôle ». La grève dura vingt-et-un jours et, selon les chercheurs universitaires, impliqua 334 000 travailleurs, c’est-à-dire plus que le nombre de membres de l’union. A la fin, les employeurs commencèrent à licencier les grévistes et le syndicat céda, probablement à tort. Mais nous n’étions plus en 1946. Le syndicat n’était pas en déroute et se reconstruisit rapidement.

Vers un ordre post-Apartheid

Ramaphosa était l’un des principaux leaders du Mouvement démocratique de masse qui unissait la COSATU et le Front démocratique uni20 dans la période 1988-90. En 1991, il devint le secrétaire général de l’ANC, position qu’il occupa jusqu’à son retrait de la politique en 1997 (après une défaite à l’élection de vice-président de l’organisation). Il fut remplacé à son poste de secrétaire général du NUM par Kgalema Motlanthe qui, par la suite, le remplaça également comme secrétaire général de l’ANC, jusqu’en 2007, avant de devenir vice-président de l’ANC. Motlanthe fut président par intérim de l’Afrique du Sud en 2007-2008 (durant l’interrègne entre les présidents Mbeki et Zuma), puis devint le vice-président du pays. Son successeur au secrétariat général du NUM fut Gwede Mantashe, qui, suivant un schéma désormais établi, lui succéda également comme secrétaire général de l’ANC, poste que Gwede Mantashe occupe encore aujourd’hui. Le quatrième et actuel secrétaire général du NUM est Frans Baleni. Ces quatre personnalités apparaîtront plus tard dans ce livre.

Les mineurs ont joué un rôle important dans la lutte ayant abouti au renversement du régime de l’Apartheid. Lors des premières élections démocratiques, en 1994 – et lors des suivantes – le NUM a encouragé ses membres à voter pour l’ANC, qui a gouverné sans interruption depuis lors.

L’ordre post-Apartheid est basé sur une relation sociale implicite : le capital blanc peut continuer à engranger de substantiels profits de la main-d’œuvre noire, si les aspirants capitalistes noirs peuvent accéder à la propriété du capital et obtenir une part des profits. Le gouvernement prend soin des intérêts du capital blanc en permettant, par exemple, aux grandes sociétés de placer leurs actifs et leurs cotations primaires à l’étranger. La loi sur le développement des ressources minérales et pétrolières (Mining and Petroleum Resources Development Act) de 2002, renforcée par la Charte minière (Mining Charter) de 2004, exige des compagnies qu’elles renforcent « le pouvoir économique des Noirs » (black economic empowerment – BEE) ; c’est-à-dire qu’elles augmentent la participation des Noirs dans leur capital. On observe quelques avancées sur ce front, et certains individus, notamment Ramaphosa, en ont considérablement bénéficié. Cependant, en 2009, seulement 8,9 pour cent de l’industrie minière du pays étaient détenue par des Noirs.21 La loi était également censée améliorer les conditions de vie des communautés environnant les sites miniers, comme celles vivant dans les bidonvilles autour de Marikana, mais en la matière il y a un large consensus pour affirmer que l’amélioration a été au mieux négligeable. Après la décision de 1996 permettant aux femmes de travailler dans l’exploitation souterraine, la Charte minière envisageait que les femmes représenteraient 10 pour cent de l’emploi total dans les mines en 2009, mais la proportion est encore en deçà en 2013.

Droit de grève, production minière et caractères de la main d’œuvre à la veille du massacre

Depuis 1994, d’autres changements permettant de comprendre les événements de Marikana sont intervenus. La Charte des droits (Bill of Rights) de la Constitution de 1996 prévoit la liberté de réunion et le droit de grève. Mais d’une part, les rassemblements doivent être pacifiques et non armés. A Marikana, certains travailleurs portaient des « armes traditionnelles », qui ne sont pas nécessairement considérées comme des « armes » – sauf si le caractère gravement menaçant du rassemblement est établi. D’autre part, la loi sur les relations sociales (Labour Relations Act – 1995) distingue les grèves « couvertes » (protected), et « non couvertes » (unprotected). Aucune des deux catégories de grèves n’est illégale ; les travailleurs doivent cependant suivre une procédure en plusieurs étapes, pour que leur grève soit « couverte », et que l’employeur soit dans l’impossibilité de licencier les grévistes.22 La grève de Marikana n’était pas couverte.

En 1970, l’or sud-africain représentait plus des deux tiers de la production mondiale. Depuis, alors que la production mondiale a presque triplé, la contribution sud-africaine a régulièrement décliné, représentant seulement 7 pour cent du total en 2011 (ce qui place le pays à la cinquième place mondiale). Cependant, l’industrie aurifère est loin de disparaître. L’Afrique du Sud a plus de réserves d’or que n’importe quel autre pays au monde – presque 13 pour cent des réserves mondiales totales – et il est encore possible de faire de substantiels bénéfices, même quand l’exploitation se fait à presque 4km de la surface.23

Le déclin de la production aurifère a été compensé par l’expansion de la production des métaux du groupe platine (PGM), qui, en termes de quantités extraites, était six fois supérieure en 2011 par rapport à 1970. En termes de revenus, les PGM ont supplanté les ventes d’or depuis 2000. En 2009, on estimait que l’Afrique du Sud détenait presque 88 pour cent des réserves de PGM, et en 2011 le pays fournissait 75 pour cent de la production mondiale de platine.24 En général, le platine provient des alentours de Rustenburg. La production sud-africaine totale de platine est principalement entre les mains de trois compagnies : Anglo-American Platinum (Amplat), Impala Platinum (Implats) et Lonmin, dont Marikana est l’une des deux implantations. Amplat produit environ 40 pour cent de la production mondiale de platine et Implats environ 25 pour cent.25 L’Afrique du Sud produit un large éventail de minéraux, et ceux dont la production totale a une valeur élevée sont les PGM, l’or, le charbon et le fer, comme le reflète le tableau suivant.

Un aperçu de l’industrie minière sud-africaine (2011)26 :

Minerai Ventes totales 
(en millions de rands)
Effectifs employés
PGM 83,853 194,979
Or 68,891 145,561
Charbon 87,834 78,580
Minerai de fer 62,652 22,343
Autres 67,410 71,748
Total 370,640 513,211

Depuis le milieu des années 1970, un changement qualitatif s’est produit dans les caractéristiques de la main-d’œuvre des mines. Si TEBA (Employment Bureau of Africa), né de la fusion en 1977 de Wenela et du NRC, recrute encore environ 230 000 travailleurs par an, ce chiffre est en baisse puisqu’il était d’environ 530 000 employés au milieu des années 1980. La proportion de travailleurs étrangers parmi les travailleurs miniers est passée de 60 pour cent il y a 15 ans à 40 pour cent aujourd’hui.27 Beaucoup de recrues de TEBA signent à la mine, le plus grand nombre vient de l’Eastern Cape (dans lequel vivaient vingt-six des trente-quatre mineurs tués le 16 août 2012).28 TEBA, auparavant détenu par la Chambre des Mines, appartient désormais à James Motlatsi, le premier président du NUM. Aujourd’hui les travailleurs se rendent eux-mêmes à la mine, ils n’y sont pas transportés. De nombreuses pratiques déshumanisantes qui caractérisaient le fonctionnement de TEBA ont disparu et les travailleurs sont en général mieux formés. Dans les années 1990 (après la grève de 1987), une amélioration progressive s’est produite dans les conditions de logement des travailleurs. Auparavant, ils étaient placés dans des foyers non mixtes, typiquement équipés de couchettes sur trois niveaux ; ils dormaient parfois à vingt-quatre dans une petite chambre. Des logements familiaux ont été créés et, depuis le début des années 1990, le NUM et la Chambre des Mines ont trouvé un accord sur le versement d’une « allocation de subsistance », facilitant les départs des mineurs logés par l’entreprise, vers des quartiers de baraquements.29 Il est courant pour les travailleurs des mines d’avoir une femme dans leur région rurale d’origine et une autre là où ils travaillent, ce qui ajoute encore à la pression pour de plus hauts salaires. Tandis que les migrants périodiques (« oscillating ») sont encore nombreux dans les exploitations minières d’Afrique du Sud, parler de système d’emploi migrant n’est plus opportun dans le sens de la « main-d’œuvre bon marché » qui a été utilisée dans la plus grande partie du xxe siècle.30 En revanche, la croissance continue du nombre de travailleurs à bas salaires employés par des « courtiers en main d’œuvre » discipline aujourd’hui cette main d’œuvre des mines, les poussant à tolérer des conditions de travail dangereuses et, peut-être, à contenir leurs revendications salariales. A Rustenburg (où se trouve Marikana), environ un tiers des travailleurs sont employés par de tels intermédiaires, et à Lonmin le chiffre dépasse probablement les 40 pour cent.31

En conclusion, il convient de donner une indication significative sur le contexte dans lequel le Massacre de Marikana a eu lieu. Depuis 2005, il est probable qu’en proportion de la population totale du pays, il y a eu plus de grèves (mesurées en journées non-travaillées) et plus de protestations de quartier en Afrique du Sud que dans n’importe quel autre pays.32 Ce mouvement résulte de la combinaison entre l’héritage de l’Apartheid et les politiques néolibérales qui ont accru les inégalités. Marikana marque un tournant dans l’histoire de l’Afrique du Sud et révèle la façon dont l’industrie minière continue d’imprimer sa marque sur la situation présente du pays.

Source : Contretemps. Revue Critique. Contexte historique de Marikana – Un bref aperçu.

  • 1.Prologue à l’édition allemande du livre coordonné par Peter Alexander, Thapelo Lekgowa, Botsang Mmope et Luke Sinwell, Marikana, A view from the mountain and a case to answer (Jacana Media, 2012), 25 septembre 2013 (NdT)
  • 2.Voir Sam Ashman, Ben Fine, « The Meaning of Marikana », Global Labour Column, March 2013 http://column.global-labour-university.org/2013/03/the-meaning-of-marikana.html (NdT)
  • 3.John Lang, Bullion Johannesburg : Men, Mines and the Challenge of Conflict (Jonathan Bull, Johannesburg, 1986), p. 42
  • 4.V.L. Allen, The History of Black Mineworkers in South Africa, Volume 1 : The Techniques of Resistance 1871-1948 (The Moor Press, Keighley, 1992), pp. 199-202
  • 5.Pour un compte-rendu de ces grèves et une critique de la théorie de la main d’œuvre bon marché, cf. Peter Alexander, « Challenging cheap-labour theory : Natal and Transvaal coal miners, ca 1890-1950 », Labor History 49(2)2008,pp. 47-70
  • 6.Dans l’un des premiers actes de la guerre, l’Afrique du Sud envahit le Sud-Ouest africain et vainc le pouvoir colonial allemand. Après la guerre, le Sud-Ouest africain est sous mandat sud-africain et en devient la cinquième province durant l’Apartheid. Rebaptisé Namibie, le pays obtient son indépendance en 1990
  • 7.Le meilleur compte-rendu de la grève reste Philip Bonner, « The 1920 Black Mine Workers Strike : a Preliminary Account », in Belinda Bozzoli (dir.), Labour, Townships and Protest : Studies in the Social History of the Witwatersrand (Ravan Press, Johannesburg, 1979)
  • 8.A ma connaissance, cette revendication apparut pour la première fois lors de la grève de Tweefontein Colliery en 1919, cf. Alexander, « Challenging cheap-labour theory » (op. cit.), p. 59
  • 9.Les travailleurs du charbon de Witbank arrêtèrent le travail le 2 janvier, huit jours avant la grève du Witwatersrand, et comme eux poursuivirent leur action jusqu’au 17 mars
  • 10.Selon une estimation, le nombre de morts est de 216 dont 76 membres des forces gouvernementales, 78 manifestants et 62 « civils ». Quatre hommes furent exécutés. Un calcul suggère que plus de 40 Noirs furent tués, auquel cas le nombre de décès pourrait avoir atteint 240. Le meilleur compte-rendu de cette rébellion est celui fournit par Jeremy Krikler, qui souligne : « J’ai réalisé que les communautés ouvrières blanches du Witwatersrand en 1922 ne semblaient pas très différentes des communautés ouvrières noires qui participèrent aux insurrections anti-apartheid dans les années 1980 ». Cf. Krikler, The Rand Revolt : The 1922 Insurrection and Racial Killing in South Africa (Jonathan Ball, Jeppestown, 2005), en particulier pp. ix-x, 130, 384 n1
  • 11.Pour les années 1940, cf. Peter Alexander, Workers, War and the `Origins and Apartheid : Labour and Politics in South Africa 1939-48 (James Currey, Oxford, 2000). En 1946 et 1947 il y eut deux grèves importantes des travailleurs miniers blancs. Elles étaient liées à des luttes anti-corruption de longue date et à des batailles entre factions au sein de leur syndicat, qui, en 1939, avaient abouti à l’assassinat de leur principal leader. Pour l’histoire sociale des travailleurs dans les mines d’or et un compte rendu de la grève de 1946, cf. T. Dunbar Moodie, Going for Gold : Men, Mines and Migration (Witwatersrand University Press, Johannesburg, 1994)
  • 12.African National Congress : organisation de défense des droits des Noirs d’Afrique du Sud, fondée en 1912. Elle anime le mouvement de masse contre l’apartheid dès les années 1940 et 50. Les années 1960 et 70 sont marquées par la répression (et l’emprisonnement de Nelson Mandela) ainsi que la lutte armée. Les années 1980 voient le développement d’un large Front démocratique uni (voir plus bas). L’ANC est aujourd’hui le parti au pouvoir en Afrique du Sud, depuis près de vingt ans et avec le soutien de la COSATU et du Parti Communiste (NdT)
  • 13.En 1960, il y eut aussi une révolte armée au Pondoland
  • 14.En 1974, la pénurie fut aggravée par le retrait d’environ 80 000 Malawites suite à un accident d’avion qui avait coûté la vie à 75 mineurs originaires de ce pays
  • 15.V.L. Allen, The History of Black Mineworkers in South Africa, Volume 2 : Dissent and Repression in the Mine Compounds 1948-1982 (The Moor Press, Keighley, 2003), pp. 327-34, 353, 388-99. Allen donne ces chiffres concernant le nombre de protestataires/grévistes morts : 1973 – 23, 1974 – 81, 1975 – 74, 1976 – 35. Certains travailleurs furent tués par la police, d’autres par d’autres travailleurs, souvent pour des raisons ethniques. Pour plus d’informations sur les conflits dans cette période, cf. Dudley Horner & Alide Kooy, Conflict on South African Mines, 1972-1979 (SALDRU, Cape Town, 1980)
  • 16.Township: mot signifiant « quartier », mais employé pour désigner les ghettos créés pour les non-blancs à la périphérie des grandes agglomérations d’Afrique du Sud, durant l’Apartheid (NdT)
  • 17.En 1980, dans la bataille à la mine de Deelkraal, quelque 20 Sothos furent tués par des travailleurs Pondo. Au début de juillet 1982, une grève salariale de 40 000 travailleurs eut lieu dans huit mines, il s’agissait du plus important arrêt de travail depuis 1946, Allen, ibid, p. 449 ; V.L Allen, The History of Black Mineworkers in South Africa, Volume 3 : The Rise and Struggles of the National Union of Mineworkers 1882-1994 (The Moor Press, Keighley, 2003), p. 80
  • 18.Allen, op. cit., Volume 3, pp. 92-93, 100
  • 19.Mouvement de la Conscience noire (Black Consciousness movement) : mouvement de libération des noirs d’Afrique du Sud. Influencé par le nationalisme noir et le panafricanisme, il s’est développé au cours des années 1960, tandis que les organisations pré-existantes comme l’ANC étaient sous le coup d’une féroce répression depuis le massacre de Sharpeville. Il joue un rôle important dans les manifestations de 1976 et en subit la répression, à l’instar de l’une de ses principales figures, Steve Biko (NdT)
  • 20.Front démocratique uni (United Democratic Front) : l’une des composantes les plus importantes du mouvement contre l’Apartheid dans les années 1980, ce front regroupa sans distinction raciale des centaines d’organisations ouvrières ou de la société civile, comptant au total plusieurs millions de membres (NdT)
  • 21.Gouvernement sud-africain, « Mineral Resources », téléchargé sur www.info.gov.za 3 septembre 2013
  • 22.Le nom ICA fut changé en Acte de relations sociales en 1981. L’acte de 1995 abroge la législation du travail antérieure, cependant il retient quelques aspects de l’ICA. Si les travailleurs soumettent un différend à la Commission pour la Conciliation, la Médiation et l’Arbitrage (CCMA), que celle-ci ne parvient pas à régler le différend dans les trente jours, et enfin que les travailleurs font part de leur grève 48 heures à l’avance à leur employeur, alors leur action est « couverte »
  • 23.World Gold Council, « Gold Facts », téléchargé sur www.goldfacts.org/eneconomic_impact/countries/south_africa 13 août 2013 ; Chamber of Mines, Facts and Figures (Chamber of Mines, Johannesburg, 2012), p. 8. Voir aussi Goldsheet, « Gold Production History » téléchargé sur www.goldsheetlinks.com/production.htm 3 septembre 2013. Le World Gold Council dit que la production de 1970 représentait 79 pour cent de la production mondiale ; Goldsheet l’estime à 67.7 pour cent. On estime que l’Afrique du Sud a produit environ un tiers de l’or mondial depuis le début de son histoire. La mine de Tau Tona, la plus profonde du monde, opère maintenant à 3,9km de la surface (profondeur à laquelle la température de la roche est d’environ 60 degrés)
  • 24.Jade Davenport, manuscrit sur l’histoire de l’exploitation minière, chapitre 17 ; Gavin Capps, « Victim of its own success ? The platinum mining industry and the apartheid mineral property system in South Africa’s political transition », Review of Political Economy 39(131), 2012, p. 79 ; Chamber of Mines, ibid, pp. 8, 32
  • 25.AngloAmerican, « Platinum », téléchargé sur www.angloamerican.co.za 8 septembre 2013 ; Terence Bell, « Company Profile : Impala Platinum Holdings Ltd. », téléchargé sur http://metals.about.com/ 8 septembre 2013
  • 26.Chamber of Mines, ibid., pp. 3, 12. En termes de revenus par employé, le classement est : 1 – minerai de fer, 2 – charbon, 3 – platine, et 4 – or
  • 27.Ces chiffres et quelques autres données de ce paragraphe sont issus de Kally Forrest, « Migrant labour : discarded but not discontinued », conférence prononcée au colloque commémoratif « Ruth First » à l’université du Witwatersrand, 29 août 2013. J’ai également mis à profit un entretien avec un membre du TEBA, et l’ouvrage de Ruth First, Black Gold : The Mozambican Miner, Proletarian and Peasant (Harvester Press, Brighton, 1983). Selon cette dernière source 79,5 pour cent de la main-d’œuvre dans les mines étaient étrangers en 1973
  • 28.Une caractéristique distinctive de Lonmin est que 83 pour cent de sa main-d’œuvre vient de l’extérieur de la localité, cf. Crispin Chinguno, Marikana and the post-apartheid workplace order (Sociology, Work and Development Institute, University of the Witwatersrand, Johannesburg 2013), citant le Rapport annuel de Lonmin (2010)
  • 29.Sur l’importance de l’allocation de subsistance cf. Keith Breckenridge, « Revenge of the Commons : the Crisis in the South African Mining Industry », History Workshop Online, 5 novembre 2012. Selon Chinguno (ibid, p. 10), seulement 10 pour cent environ des employés de Lonmin vivent dans les logements de la société
  • 30.Si les mineurs sont encore très peu payés comparés aux cadres dans les mines et ailleurs, le salaire minimum est aujourd’hui plus important que dans la plupart des autres industries. Labour Research Service (LRS), Bargaining Monitor 27(179), mars 2013, p. 7
  • 31.Forrest, op. cit. ; LRS, ibid., p. 4. Les employés des courtiers n’ont pas été recrutés par le NUM ; une erreur peut-être…
  • 32.Peter Alexander, « Barricades, Ballots and Experimentation : Making Sense of the 2011 Local Government Elections with a Social Movement Lens », in Marcelle C. Dawson et Luke Sinwell (dir.), Contesting Transformation : Popular Resistance in Twenty-first-century South Africa (Pluto Press, London, 2012), p. 63. Une importante proportion des protestations de quartier a pour objet l’habitat informel, où les services élémentaires font largement défaut. Il n’est probablement pas anodin que la province où le nombre de protestations est le plus élevé proportionnellement soit le Northwest (où se trouve Rustenburg), province qui a de loin connu la plus importante croissance de population vivant dans des habitats informels dans les dix dernières années. Cf. TNA reporter, « More people living in informal settlements, survey shows », New Age, 23 août 2013

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