Movimento Passe Livre au Brésil : Le bus, pas la galère

Par Michael Löwy 

600849_527428733980049_1878784711_nLa lutte du Movimento Passe Livre – Mouvement pour les transports publics gratuits – contre l’augmentation du prix des titres de transports, a déclenché la vaste et impressionnante mobilisation populaire au Brésil de juin dernier. Des centaines de milliers, sinon des millions, de personnes sont descendues dans les rues des principales villes du pays.

Le Movimento Passe Livre (MPL) a été fondé en janvier 2005, à l’occasion du Forum social mondial à Porto Alegre, comme un réseau pour fédérer les collectifs locaux. La charte de principes du MPL le définit comme «  un mouvement horizontal, autonome, indépendant, non-partisan mais pas anti-partis  ». L’horizontalité est l’expression d’une démarche libertaire qui se méfie des structures et institutions verticales et centralisées. L’autonomie par rapport aux partis a pour but d’éviter une instrumentalisation par ces derniers, mais le mouvement ne rejette pas la collaboration et l’action commune avec les organisations politiques, notamment de la gauche radicale. Il coopère aussi avec des associations des quartiers populaires, des mouvements pour le droit au logement, des réseaux de lutte pour la santé, et avec certains syndicats (travailleurs du métro, enseignants). Le transport gratuit n’est pas une fin en soi mais « un moyen pour la construction d’une autre société ». Petit, le réseau n’a jamais dépassé quelques centaines de militantes et militants, implanté-e-s d’abord dans les lycées, et plus tard, dans certains quartiers populaires.

Mouvement horizontal et libertaire

La méthode de lutte du MPL est aussi d’inspiration libertaire  : l’action directe dans la rue, souvent ludique et insolente, plutôt que la négociation ou le dialogue avec les autorités. Les militantes et les militants n’adorent pas la violence, mais ne sont pas forcément pour la non-violence  ; une de leurs actions typiques est le blocage des rues, au son de fanfares de musique, en mettant le feu à des pneus et à des catracas (les catracas sont des bornes métalliques situées dans les bus pour obliger les passagères et passagers à acheter un billet). Il faut rappeler que les transports en commun, qui à l’origine étaient un service public, ont été privatisés dans toutes les villes du pays, et appartiennent à des entreprises capitalistes aux pratiques mafieuses. Les mairies gardent cependant un contrôle sur le prix des billets.

Une lutte victorieuse à poursuivre

L’intelligence tactique du MPL a été de se donner d’abord un objectif concret et immédiat  : contre l’augmentation du prix du ticket décidée par les autorités locales dans les principales villes du pays, aussi bien celles gérées par le centre-droit que par le centre-gauche (le Parti des travailleurs, devenu social-libéral). Refusant les arguments des autorités, le MPL a mobilisé des milliers de manifestantes et manifestants, durement réprimé-e-s par la police  ; elles et ils ont vite été des millions (au prix, il est vrai, d’un certaine dilution politique), et les pouvoirs locaux ont été obligés, dans la précipitation, d’annuler les augmentations. La lutte paye, on peut gagner, et faire plier les autorités «  responsables  » !

Tout en menant ce combat pratique et urgent, le MPL n’a pas oublié un seul instant son objectif stratégique  : des transports publics gratuits «  sous le contrôle des travailleurs et de la population  » selon la charte du mouvement. C’est ce que les militantes et militants du MPL appellent «  la perspective classiste  » de leur combat. C’est une exigence de justice sociale élémentaire  : le prix du transport est prohibitif pour les couches les plus pauvres de la population, qui vivent en périphérie des grandes villes, et dépendent des transports en commun pour aller travailler ou étudier. C’est une revendication qui touche les jeunes, les travailleuses et travailleurs, les femmes, les habitantes et habitants des bidonvilles, c’est à dire à la grande majorité de la population urbaine.

Mais la gratuité est aussi une demande profondément subversive et révolutionnaire, à rebrousse-poil de la logique capitaliste, pour laquelle tout doit être une marchandise. C’est donc un concept insupportable, inacceptable et absurde pour un système mercantile. D’autant plus que, comme le propose le MPL, la gratuité des transports est un précédent qui peut ouvrir la voie à la gratuité d’autres services publics  : l’éducation, la santé, etc. En fait, la gratuité est la possibilité d’une autre société, fondée sur d’autres valeurs et d’autres règles que celles du marché et du profit capitaliste. D’où la résistance acharnée des autorités, qu’elles soient conservatrices, néo-libérales, réformistes, centristes ou social-libérales.

Ecologie et santé publique

Il existe une autre dimension encore de la revendication du transport gratuit, qui pour le moment n’a pas été suffisamment mise en avant par le MPL : l’aspect écologique. Le système actuel de développement illimité de la voiture individuelle, est un désastre à la fois du point de vue de la santé des habitantes et habitants des grandes villes et du point de vue de l’environnement. La voiture est un des principaux émetteur de gaz à effet de serre, responsable de la catastrophe écologique du changement climatique. Pourtant la voiture reste, depuis le fordisme jusqu’à aujourd’hui, la marchandise phare du système capitaliste mondial et les villes sont entièrement organisées en fonction de la circulation automobile. Or, toutes les études montrent qu’un système de transports collectifs efficace, étendu et gratuit, permettrait de réduire significativement l’usage de la voiture individuelle. L’enjeu n’est pas seulement le prix du billet de bus, mais un autre mode de vie urbaine, un autre mode de vie tout court.

La lutte pour le transport public gratuit est à la fois un combat pour la justice sociale, pour l’intérêt matériel des jeunes et des travailleurs et travailleuses, pour le principe de gratuité, pour la santé publique, pour la défense de l’équilibre écologique. Il permet de former des larges coalitions et d’ouvrir des brèches dans le système marchand. Ne devrions nous pas, en France et en Europe, nous inspirer de l’exemple du MPL en impulsant dans nos villes des mouvements larges, unitaires, autonomes, de lutte pour la gratuité des transports publics  ?

Michael Löwy , auteur de Ecosocialisme. Une alternative radicale à la catastrophe capitaliste, Mille et une nuits, 2012.

Source: AL le mensuel, Mars 2014

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