Daniel Guérin, la contestation permanente

Par David Berry, historien (université de Loughborough)

6a00d8341cc27e53ef0115708498eb970b-600wiHistorien engagé, socialiste révolutionnaire (marxiste et libertaire), anticolonialiste, antifasciste, antiraciste, antimilitariste, militant de l’émancipation homosexuelle… Il n’est pas aisé de résumer en quelques mots la contribution intellectuelle et militante de Daniel Guérin au mouvement révolutionnaire, telle a été la diversité de ses engagements pendant plus d’un demi siècle.

Né le 19 mai 1904, Daniel Guérin sera de tous les combats, jouant souvent un rôle de pionnier. Son Fascisme et grand capital de 1936, par exemple, rédigé sur le conseil de Simone Weil et d’autres amis antifascistes et inspiré par les travaux de Léon Trotsky, d’Andres Nin et d’Ignazio Silone, sera une des premières études scientifiques du fascisme, et reste pour beaucoup son chef-d’œuvre.

Son étude controversée de la Révolution française, La Lutte de classes sous la Première République, 1793-1797, parue en 1946, provoque un tollé parmi les historiens universitaires (et surtout communistes ou communisants) mais est pour Jean-Paul Sartre« un des seuls apports enrichissants des marxistes contemporains aux études historiques ».

Daniel Guérin est aussi un anticolonialiste de la première heure, ayant compris très tôt, après des séjours au Liban, en Syrie, à Djibouti et au Vietnam en 1927-1929, les réalités sociales du colonialisme et l’hypocrisie de la prétendue « mission civilisatrice » de la République française.

Il joue un rôle instigateur dans le mouvement de soutien aux nationalistes et révolutionnaires marocains et algériens, et figure par exemple parmi les premiers signataires du « manifeste des 121 » de 1960, qui déclare sans ambages que « la cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ».

Quand François Mitterrand (alors ministre de l’Intérieur) déclare que « l’Algérie, c’est la France », Guérin lui répondra (à un meeting organisé par le Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord) que « l’Algérie n’a jamais été la France ».

Á l’époque où se déclenche la Guerre froide, Guérin fait également partie de la minorité d’intellectuels de gauche qui rejette l’hystérie belliciste provoquée par la guerre de Corée en refusant de s’allier à Moscou ou à Washington et en revendiquant « le droit d’attaquer le Big Business, sans pour autant cesser d’être, depuis toujours, un adversaire déclaré du régime stalinien et de la politique extérieure russe ».

Et en 1968, Guérin est parmi les premiers à reconnaître l’importance et la signification du mouvement de mai, faisant publier dans Le Monde du 8 mai, avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Leiris et Colette Audry, une déclaration faisant appel à « tous les travailleurs et intellectuels à soutenir moralement et matériellement le mouvement de lutte engagé par les étudiants et les professeurs ».

Dans les années 1960 également, Guérin fait figure de pionnier de l’émancipation homosexuelle et il est considéré dès 1968 comme le « grand-père » du mouvement gay. Pierre Hahn, militant en vue du mouvement de libération homosexuelle et un des fondateurs du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), dans lequel Guérin a milité aussi un temps, a écrit dans une lettre à son ami : « Plus qu’à nul autre, les homosexuels vous sont reconnaissants, et moi le premier, pour tout ce que vous avez fait en leur faveur et à une époque où le dire jetait un discrédit sur son auteur. […] Mais ce que vous nous avez apporté de plus précieux, c’est une œuvre tout à la fois politique (dans le sens traditionnel) et sexologique : c’est La Peste brune plus Kinsey  ; c’est Fourier et les textes contre le colonialisme ; c’est enfin vous-même ».

Pour une révolution totale

Figure donc sans doute unique de la gauche française de son époque. Mais il est important de souligner qu’il ne s’agissait pas pour Guérin d’engagements distincts, sans rapport les uns avec les autres. Pour Guérin, le but était une « révolution totale » qui viserait l’exploitation capitaliste et coloniale et l’aliénation de l’individu.

Interviewé en 1969 dans Le Monde, au moment de la parution de son Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey et de son Pour un marxisme libertaire, on lui a demandé si cette simultanéité d’édition représentait une coïncidence. Il a répondu catégoriquement « non » : « Les thèmes traités sont unitaires. La critique libertaire du régime bourgeois ne va pas sans une critique des mœurs. La révolution ne peut être seulement politique. Elle doit être, en même temps, culturelle, sexuelle et transfigurer ainsi tous les visages de la vie et de la société. »

Syndicalisme et pivertisme

Ses premiers engagements l’ont conduit au Parti socialiste-SFIO, aliéné par la mentalité petite-bourgeoise de trop de ses militants, par son électoralisme et son anticommunisme foncier, et qu’il a bientôt quitté.

Après un passage chez les syndicalistes révolutionnaires regroupés autour de Pierre Monatte et de Maurice Chambelland (avec lesquels il a participé à la campagne pour la réunification du mouvement syndical), Guérin retrouve le chemin de la SFIO en 1935 et joue un rôle dirigeant dans la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert, puis dans le Parti ouvrier socialiste et paysan (PSOP) après 1938.

Bien que grand admirateur de Trotsky avec qui il était d’accord sur la plupart des grandes questions stratégiques, et proche des trotskystes « entristes »‚ qui s’opposaient à la direction de la SFIO et du PSOP, Guérin rejetait néanmoins la conception bolcheviste du rôle du parti : « L’organisation révolutionnaire qui a fait défaut en juin 36, ce n’était pas, je le crois, une direction autoritaire, émanant d’un groupuscule ou d’une secte mais un organisme de coordination des conseils ouvriers, issu directement des entreprises occupées. L’erreur de la Gauche révolutionnaire, ce ne fut pas tant d’avoir été incapable, dans son impréparation, de se transformer en un parti révolutionnaire du type léniniste ou trotskyste, mais de n’avoir pas su, ou pu, aider la classe elle-même à trouver, face à l’imposture du [gouvernement de] Front populaire, sa forme propre de pouvoir. »

Une gauche « divisée, ossifiée, négative, la vue bornée par d’énormes œillères »

Son expérience de la gauche française dans les années 1930 et pendant la guerre, les recherches qu’il avait effectuées sur les origines du fascisme l’ont amené à rejeter la sociale-démocratie et le stalinisme comme stratégies pour triompher sur le fascisme et pour empêcher la guerre. Elles l’ont convaincu que « l’antifascisme ne triomphera que s’il cesse de traîner à la remorque de la démocratie bourgeoise ».

Ses recherches sur les conflits de classe au sein du camp républicain sous la Première République l’ont amené à des conclusions similaires, puisqu’elles ont mis l’accent sur les conflits d’intérêt entre la bourgeoisie avancée et les « bras nus » : les interprétations bourgeoise, social-démocrate et stalinienne de la Révolution française avaient comme but, selon Guérin, de justifier l’« union nationale » et d’« enchaîner le prolétariat au char croulant de la bourgeoisie ».

La critique du  » jacobinisme  » marxiste

La Lutte de classes sous la Première République représente justement un tournant idéologique, et un premier pas vers une critique du marxisme classique.

Guérin confiera à Marceau Pivert dans une lettre de novembre 1947 : « Le livre est une introduction à une synthèse de l’anarchisme et du marxisme-léninisme que je voudrais écrire un jour. » Selon C.L.R. James, écrivain marxiste trinidadien et ami de Guérin, ce livre « est imprégné de l’expérience et de l’étude du plus grand événement de notre temps : l’éclosion puis la dégénérescence de la Révolution russe, et animé par un souci implicite : comment les masses révolutionnaires peuvent-elles éviter l’écueil redoutable de la bureaucratie, de la résurgence d’un nouveau pouvoir d’État oppressif et établir la démocratie directe ? »

La conception de la dictature d’un parti se substituant à la classe ouvrière, agissant par procuration en son nom, représente pour Guérin le « point central d’un mécanisme au terme duquel la démocratie directe, le self-government du peuple, se mue, graduellement, par l’instauration de la « dictature » révolutionnaire, en la reconstitution d’un appareil d’oppression du peuple ».

Pour Guérin, l’embryon de la dictature stalinienne est à trouver dans certaines conceptions de Lénine et il considère que le socialisme doit s’en débarrasser pour retrouver son « authenticité libertaire ».

Le virage libertaire

Ce tournant politique et idéologique chez Guérin représente le début d’une évolution qui sera continué par La Révolution francaise et nous (rédigé en 1944), Quand le fascisme nous devançait (1954), Jeunesse du socialisme libertaire (1959), Front populaire, révolution manquée (1963), Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire (1971).

Dans les années 1950, comme beaucoup d’anciens trotskystes ou de trotskystes « critiques », aussi bien que d’anciennes et anciens militants de la Fédération communiste libertaire (FCL, qui disparaît en 1956 sous le coup de la répression étatique), Guérin avait appartenu, « sans trop y croire », à des formations socialistes de gauche : la Nouvelle gauche, l’Union de la gauche socialiste et, brièvement, le Parti socialiste unifié. Mais son évolution idéologique finira par l’amener à militer dans les rangs du mouvement communiste libertaire.

En 1984, Guérin repensera au voyage de 1930 en Indochine et à la petite bibliothèque qu’il avait emportée avec lui : Marx, Proudhon, Sorel, Lagardelle, Pelloutier, Lénine, Trotsky… De tous, c’est Marx dont l’effet avait été « prépondérant ». La lecture de Marx, expliqua-t-il, lui avait « dessillé les yeux, dévoilé les mystères de la plus-value capitaliste, enseigné le matérialisme historique et dialectique ».

Vingt-cinq ans plus tard, Guérin redécouvrira Bakounine, dont la lecture a eu l’effet d’une « seconde opération de la cataracte » et l’a rendu « pour toujours allergique à toute version de socialisme autoritaire, qu’il se nommât jacobin, marxiste, léniniste, trotskyste ». Cette découverte coïncide avec les événements hongrois de 1956, le XXe congrès du PCUS et la banqueroute du molletisme, et l’incite à relire les critiques de Lénine formulées par Rosa Luxemburg et à étudier la tradition conseilliste, deux influences importantes.

Pour une synthèse du marxisme et de l’anarchisme

Se disant « socialiste libertaire » dans les années 1950 avant de passer par une phase « anarchiste » dans les années 1960, dès 1968 Guérin prônait le « marxisme libertaire », étiquette qu’il remplacera peu après par « communisme libertaire » pour ne pas s’aliéner ses nouveaux camarades anarchistes.

En 1969, avec Georges Fontenis parmi d’autres, Guérin lance le Mouvement communiste libertaire (MCL), et finit par adhérer à l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL) en 1980. Il y restera jusqu’à la fin de ses jours en 1988. « La spécificté du communisme libertaire, écrit Guérin en 1984, tel que j’en esquisse les contours, est intégrationniste et non microcosmique, elle se voudrait synthèse, voire dépassement, de l’anarchisme et du meilleur de la pensée de Marx. »

Guérin était tout aussi critique de l’anarchisme « traditionnel » qu’il l’était des marxismes autoritaires et dogmatiques, et notamment de son rejet de l’organisation, de sa compréhension simpliste et manichéenne du rôle de l’État dans des sociétés modernes, industrielles, de plus en plus internationalisées.

Guérin admirait Proudhon, dans lequel il voyait le premier théoricien de l’autogestion, tout en rejetant certains aspects réactionnaires de sa pensée sur les femmes, les homosexuels… (Cf son Proudhon, oui et non). Mais il appréciait surtout Bakounine, qui pour Guérin avait beaucoup en commun avec Marx, qui représentait un anarchisme révolutionnaire ouvrier, et qui avait prévu de façon remarquable les dangers d’un communisme étatiste. Enfin, il trouvait des qualités à Max Stirner, notamment son intérêt pour la libération sexuelle et à sa détermination à attaquer les préjugés bourgeois.

Guérin s’intéressait aussi beaucoup aux idées d’un Diego Abad de Santillán sur l’autogestion économique « intégrée » et aux propositions du collectiviste belge César de Paepe sur l’organisation nationale et transnationale des services publics dans un cadre libertaire.

D’autre part, le communisme libertaire ne rejetait pas les aspects du marxisme qui semblaient à Guérin valables et utiles :
- le concept de l’aliénation, compatible avec l’accent anarchiste sur la liberté individuelle ;
- l’insistance avec laquelle il considérait que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ;
- l’analyse de la société capitaliste ;
- la dialectique historique matérialiste.

Guérin était convaincu qu’un communisme libertaire représentant une synthèse du meilleur du marxisme et de l’anarchisme serait beaucoup plus intéressant aux « travailleurs avancés » que « le marxisme autoritaire dégénéré ou le vieil anarchisme démodé et fossilisé ». Mais il insistait qu’il n’était pas théoricien, que le communisme libertaire n’était encore qu’une approximation et non un dogme. « La seule conviction qui m’anime, disait-il, est que la future révolution sociale ne sera ni de despotisme moscovite ni de chlorose social-démocrate, qu’elle ne sera pas autoritaire, mais libertaire et autogestionnaire, ou, si l’on veut, conseilliste. »

Source : AL, Le mensuel, mai 2004

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