PARCOURS LIBERTAIRE (Entretien avec Georges FONTENIS)

Nécrologie : Georges Fontenis (1920-2010), révolutionnaire au long cours

par David Berry, Guillaume Davranche

georges_fontenis_2C’est une des dernières personnalités du mouvement anarchiste des années 1940-1950 qui a disparu avec Georges Fontenis. Il restera, dans la mémoire du mouvement ouvrier, comme un infatigable combattant du communisme libertaire, un acteur du soutien aux indépendantistes algériens, un syndicaliste de l’École émancipée, un des animateurs de Mai 68 à Tours et un des piliers de la Libre-Pensée d’Indre-et-Loire. Jusqu’à ses derniers jours, il a été adhérent d’Alternative libertaire.

Né dans une famille ouvrière, Georges Fontenis passe son enfance en banlieue parisienne. À partir de 1934, en pleine effervescence antifasciste, il dévore les journaux syndicalistes et socialistes révolutionnaires de son père, mais aussi la revue communiste Regards et les journaux libertaires, trotskistes et pacifistes (Le Libertaire, La Vérité, La Patrie humaine…). À 17 ans, il rejoint l’Union anarchiste, découvre les œuvres de Bakounine et de Kropotkine et vend Le Libertaire à la criée.

Sous l’Occupation, devenu instituteur, il continue de fréquenter ses amis libertaires avec prudence et rejoint la CGT clandestine, ce qui lui vaudra, à la Libération, de siéger à la Commission d’épuration de l’Éducation nationale. Il travaille alors à l’école primaire de la rue Fessart, à Paris 19e, et participe à la refondation de L’École émancipée (ÉÉ), tendance révolutionnaire du syndicalisme enseignant.

Secrétaire général de la FA

Dès 1944, Georges Fontenis reprend contact avec l’organisation en train de se restructurer sous le nom de Fédération anarchiste (FA). Jeune militant talentueux, il est remarqué par une collègue de l’ÉÉ, Solange Dumont, qui le parraine en août à la commission administrative provisoire de la FA.

Après avoir participé au congrès fondateur de la FA en octobre 1945, il intervient au nom des Jeunesses anarchistes au congrès de Dijon de septembre 1946, dénonçant les« démolisseurs, les contemplateurs de leur nombril, les “enfileurs de phrases” vains et néfastes » qui paralysent le congrès [1]. Il a alors les idées déjà assez claires sur ce qu’il attend de la FA. Malgré tout, apparaissant comme un homme neuf, dynamique et n’appartenant à aucun clan, il fait consensus au sein d’une organisation divisée, et se voit proposer le secrétariat général de la FA. Pris de court, il accepte. Il sera par la suite reconduit comme secrétaire général par chaque congrès jusqu’en 1951.

La FA en général, et Georges Fontenis en particulier, sont alors très influencés par la puissante CNT-FAI en exil dans l’Hexagone. Et c’est en plein accord avec les Espagnols et les anciens de la CGT-SR [2] que Georges Fontenis va être, à partir de 1946, un des promoteurs de la CNT française, devenant le secrétaire de sa fédération de l’Enseignement. Après l’affaissement de la CNT-F en 1950 [3], toujours membre de l’ÉÉ, il reviendra à la Fédération de l’Éducation nationale.

Ce sont des Espagnols de la CNT-FAI qui, encore une fois, le sollicitent en 1948 pour l’organisation d’un attentat contre Franco. Il sert alors de prête-nom pour acheter un avion devant bombarder le navire de plaisance du Caudillo en baie de San Sebastian. L’attentat est hélas un échec.

Mais les années 1945-1947 sont surtout celles, en France, du « tripartisme » : le gouvernement d’union socialo-stalino-républicain combat les revendications sociales au nom de la priorité à la « reconstruction nationale ». Dans ce contexte, Le Libertaireapparaît comme un des porte-voix de la contestation ouvrière, et la FA connaît une croissance notable. Fontenis devient alors, sous le nom de Fontaine, un de ses orateurs habituels.

Protagoniste des luttes intestines

Le contexte politique évolue après les grèves dures de 1947-1948 et l’entrée de plain-pied dans la Guerre froide. Le PCF reprend alors son rôle dirigeant dans la lutte de classe [4], privant l’extrême gauche de son espace.

Chez les trotskistes comme chez les anarchistes, c’est une époque de dissensions sur l’orientation à adopter pour sortir du marasme. Au sein de la FA, elles conjuguent conflit générationnel, identitaire et politique. D’un côté, la jeune génération qui, autour deGeorges Fontenis, anime les structures de la FA, veut lui imprimer un style « lutte de classe » intransigeant. De l’autre, ceux qu’ils qualifient de « vieilles barbes », de « vaseux » ou de « girondins » se contenteraient d’un anarchisme synonyme de milieu culturel plutôt que de mouvement révolutionnaire. Il en naît d’irréductibles désaccords sur ce que doit être la structuration et l’expression politique de la FA.

Au sein de l’organisation, les individualistes et traditionalistes forment alors une fraction non dite, mais aisément identifiable. Maurice Joyeux la présentera ultérieurement comme un « lobby épistolaire » qui vise « à conditionner le congrès sur des propositions élaborées en-dehors de lui » [5]. C’est-à-dire pour l’essentiel, à bloquer toute évolution.

Début 1950, Georges Fontenis, Roger Caron, Serge Ninn et Louis Estève entre autres décident de constituer à leur tour, une fraction. Ce sera la célèbre OPB (pour « Organisation Pensée Bataille », en hommage à l’œuvre de Camillo Berneri) qui va conduire la FA à se transformer, en décembre 1953, en Fédération communiste libertaire (FCL).

L’existence de l’OPB, révélée dès 1954, vaudra à Georges Fontenis une réputation sulfureuse pour le restant de ses jours. Dans ses Mémoires parus en 1990, sans en renier la nécessité dans le contexte de l’époque, il émettra quelques regrets sur le romantisme conspirateur dont s’était excessivement entourée l’OPB. En effet, de 1951 à 1953, les positions défendues en congrès par l’OPB seront approuvées par la majorité de la FA, sans besoin d’un quelconque trucage.

Porteur de valises

Dans les mois qui suivent la transformation de la FA en FCL, l’OPB, devenue sans objet, se dissout peu à peu. Georges Fontenis est alors le principal rédacteur du Manifeste du communisme libertaire. Ce Manifeste – qui continue de circuler de nos jours en Amérique latine – constitue une étape théorique importante dans l’histoire du courant communiste libertaire contemporain.

En parallèle, dès la fin de 1953, une nouvelle FA, dotée du mensuel Le Monde libertaire,est constituée par les opposants à la FCL, notamment par Maurice Joyeux, Maurice Laisant et Aristide Lapeyre.

Après l’insurrection de la Toussaint 1954, la FCL adopte une position de « soutien critique » aux indépendantistes algériens, qui n’est pas que verbale puisqu’elle implique la constitution de réseaux de « porteurs de valises » – d’armes, de fonds, de matériels divers – pour appuyer les maquisards. Ce n’est cependant pas son action clandestine, mais sa propagande au grand jour qui vaudra à la FCL d’être détruite par la répression. Les peines s’accumulent contre ses militants les plus en vue, dont Georges Fontenis. En juillet 1956, pour échapper à la prison, il passe à la clandestinité avec quelques camarades – Paul Philippe, Pierre Morain et Gilbert Simon – tandis que Le Libertaire est suspendu.

Ce choix conduit, en fait, à la désagrégation d’une organisation déjà fortement éprouvée. Le coup de grâce lui est donné par l’interpellation de Georges Fontenis par la DST en juillet 1957. Auparavant, il y avait eu l’épisode malheureux des candidats « antiparlementaires » de la FCL aux législatives de janvier 1956. Il s’était soldé par un score dérisoire et surtout par la scission de plusieurs groupes de la FCL, rejetant cette aventure motivée par la seule aspiration à se démarquer de l’anarchisme traditionnel.

Les années grises

Durant sa cavale, Georges Fontenis avait été condamné au moins 10 fois par défaut pour des articles du Libertaire, pour un total de près de deux ans de prison et d’un million de francs d’amende. Il ne restera cependant qu’un an en prison, et sera libéré dans le cadre de l’amnistie décrétée par le général de Gaulle après sa prise de pouvoir en mai 1958. Il lui restera cependant à payer les amendes pendant des années.

Ayant obtenu avec difficulté sa réintégration dans l’Éducation nationale au cours de 1958,Georges Fontenis retrouve un poste d’instituteur mais, proscrit de la région parisienne, il part enseigner dans la région tourangelle, qu’il ne quittera plus.

Cependant, outre-Méditerranée, les atrocités continuent. Georges Fontenis entre alors à la Voie communiste, un regroupement d’extrême gauche « œcuménique » axé sur l’opposition à la guerre d’Algérie. Il figure bientôt dans l’équipe de rédaction de la revue La Voie communiste avec entre autres Denis Berger et Félix Guattari, en utilisant un nouveau pseudonyme : G. Grandfond. À la même époque, il milite discrètement avec le Mouvement populaire de résistance (MPR) antifranquiste, et il retrouve d’anciens camarades de la FCL dans l’anticolonialisme, les luttes syndicales (surtout avec l’École émancipée et la CGT) et l’opposition au coup d’Alger.

Malgré tout, la période 1958-1968 est, pour Georges Fontenis, celle de la traversée du désert, le courant communiste libertaire étant désormais privé d’une organisation structurante. Relativement désœuvré après l’activisme parisien qui avait été le sien de 1944 à 1957, Georges se donne alors beaucoup à sa profession. De 1962 à 1967, il devient inspecteur en zone rurale, puis professeur de psycho-pédagogie à l’École normale d’instituteurs de Tours à partir de septembre 1967.

Le CAR de Tours et l’après-1968

Georges Fontenis joue de nouveau un rôle avec les événements de Mai 68. Il participe à la création à Tours d’un comité d’action révolutionnaire (CAR), dont il devient un des principaux animateurs. Le CAR de Tours est présent à l’université, aux portes des usines et dans quelques entreprises (SNCF, Indreco, SKF), et c’est en tant que représentant du CAR que Fontenis intervient dans les assemblées qui se tiennent aux Arts déco. Cependant, il constate dans l’ensemble « l’impuissance totale du mouvement libertaire »et la « quasi-inexistence du mouvement libertaire organisé au sein des événements » de 1968 [6].

Georges Fontenis impulse alors un groupe tourangeau qui adhère à l’Union des groupes anarchistes communistes (Ugac) [7]. Mais l’Ugac ne semble pas déterminée à saisir l’opportunité historique ouverte par Mai 68 pour reconstruire une véritable organisation communiste libertaire, et se contente de la publication de sa revue.

En s’appuyant sur plusieurs groupes apparus à la faveur des événements, GeorgesFontenis contribue alors, avec Daniel Guérin, au lancement du Mouvement communiste libertaire (MCL) en mai 1969, et en rédige le « Texte théorique de base ». En juillet 1971, plusieurs groupes de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) rejoignent le MCL pour créer l’Organisation communiste libertaire (OCL, dite « première manière »). Cette OCL a pour organe Guerre de classes, dont le gérant sera Daniel Guérin puis Michel Desmars. Sur le plan théorique, l’OCL est en fait très influencée par le conseillisme et dérive vers l’ultra-gauche. Georges Fontenis aura assez à s’en mordre les doigts quand l’organisation s’éteindra en novembre 1976, désagrégée par ses propres tendances spontanéistes et anti-organisationnelles.

Fidèle à son engagement

De nouveau orphelin d’une organisation, Georges Fontenis se rapproche à partir de 1978 de l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL), puis y donne son adhésion en novembre 1980, quelque temps après Daniel Guérin. Il fait alors figure de « grand ancien » et conteste – sans être toujours écouté – ce qu’il nomme la « conception super-activiste » de l’UTCL [8].

En 1981, il intervient au colloque de l’UTCL, « Cronstadt 1921-Gdansk 1981, soixante ans de résistance au capitalisme d’État » puis, en 1983, il fait connaître un épisode méconnu de la Révolution espagnole en publiant Le Message révolutionnaire des Amis de Durruti. En 1990, il fait paraître ses Mémoires aux éditions Acratie, sous le titre L’Autre Communisme. Histoire subversive du mouvement libertaire. Ces Mémoires, augmentés, seront réédités en 2000 puis 2008 par les éditions d’AL sous le titre Changer le monde. Ils constituent une pièce de premier ordre pour les historiens, mais aussi une forme de bilan politique non exempt d’autocritique.

Après la dissolution de l’UTCL au sein d’Alternative libertaire, en 1991, Georges Fontenisest adhérent de la nouvelle organisation, et participe à ses trois premiers congrès. En 1996, tout en restant membre de l’École émancipée, il rejoint le syndicat SUD-Éducation, créé dans la foulée des grèves de Décembre 95.

Pendant plusieurs années, Georges Fontenis collabore au mensuel Alternative libertairepuis, sa santé déclinant, il cesse peu à peu d’écrire. Il restera membre d’AL jusqu’à son décès, survenue à son domicile de Reignac-sur-Indre le 9 août 2010.

La nouvelle de sa disparition est largement relayée dans le monde par la presse et les sites Web communistes libertaires et anarcho-syndicalistes (Anarkismo.net,Rojoynegro.info, etc.). Au sein d’Alternative libertaire, une certaine émotion saisit les militantes et les militants, même lorsqu’ils ne connaissaient Georges qu’à travers ses Mémoires. Dès le lendemain, l’organisation rend un hommage public à « une figure internationale » [9] qui fut, jusqu’au bout, pleinement et consciemment, un camarade.

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