Une «  black revolution  » reste à faire

Par Commission antiraciste d’Alternative libertaire

042851-000_angeladavis_02Des noirs américains des années 1960 aux racisé-e-s en France ou en Belgique aujourd’hui, on constate que les groupes sociaux racisés finissent toujours par vivre les mêmes maux. Il y a des explications systémiques à cela : le racisme, le colonialisme, le patriarcat, le capitalisme.

Si la domination perdure, il y a aussi des similitudes entre les mouvements de l’immigration des années 1980 en France et le mouvement des droits civiques des années 1960 aux États-Unis. En 1983, les premières Marches pour l’égalité avaient pris pour modèle la fameuse Marche de Washington de 1963 et les méthodes non violentes de Martin Luther King. De son côté, le régime mitterrandien s’était inspiré de la façon dont l’administration Kennedy avait récupéré le mouvement des droits civiques. Ainsi, la radicalité qui avait émergé suite aux Marches fut habilement coupée sous le pied des contestataires. Au final, en France comme aux États-Unis, l’ouverture de hautes sphères de la société ne s’est faite qu’au bénéfice d’une élite intégrée, alors qu’en parallèle la répression et politique carcérale était sans pitié.

L’interdépendance des oppressions

Aujourd’hui, la domination raciste est imbriquée à la domination étatique et au capitalisme. Mais, comme dans le Sud des États-Unis à la fin du XIXe siècle, des lois ségrégatives institutionnalisent aujourd’hui en France le racisme  : lois anti-immigré-e-s, anti-Rroms, islamophobes… À ces lois s’ajoutent de façon interdépendante les lois sécuritaires, la précarité sociale généralisée, les offensives impérialistes néocoloniales, les régressions patriarcales, etc. Répondre sur tous ces fronts n’est pas aisé, mais durant la black revolution, des pistes furent expérimentées.

Le mouvement des droits civiques permit de mettre fin à la discrimination légale dans le sud des États-Unis, mais cette évolution des lois n’entraîna pas pour autant une égalité réelle. Les limites de ce mouvement furent constatées par Luther-King lui-même  : durant les dernières années de sa vie, il comprit en effet la nécessité d’articuler le combat pour les droits civiques à ceux concernant les questions sociales ainsi que la lutte contre l’impérialisme. C’est ainsi qu’il s’engagea par la suite contre la guerre menée par les Américains au Vietnam, tout en lançant la «  campagne des pauvres gens  »  [1]. C’est à cette période que Luther King fut assassiné, comme le fut aussi Malcom X, alors que ce dernier commençait à internationaliser la lutte des noir-e-s en tentant de nouer des alliances, et à souligner l’importance de mener également un combat contre le capitalisme. Le Black Panther Party (BPP) tenta de répondre aux problèmes sociaux et sécuritaires du ghetto, tandis que le DRUM (Dodge Revolutionary Union Movement : syndicat de noir-e-s de l’industrie automobile de Detroit) s’engagea dans le combat au sein des usines par le prolétariat noir. Le black feminism émergea lui aussi à ce moment, dénonçant l’oppression spécifique subie par les femmes noires, car se distinguant de celle subie par les hommes noirs et les femmes blanches.

Autonomie et auto-organisation

Le mouvement noir nous enseigne à quel point il est important, dans le cadre de lutte contre les dominations raciales, que les racisé-e-s disposent de lieux d’autonomie et se rendent indépendants du paternalisme de certaines organisations blanches. Les relations entre les noirs et le mouvement ouvrier en général ont été tellement mouvementées, que cela a démontré qu’il ne peut y avoir de pleine prise en compte de la question du racisme sans que les premiers concernés arrachent la parole à ceux qui la leur ont confisqué jusque-là. L’articulation du combat général (qui porte notamment sur la question sociale) et du combat spécifique (racisme, etc.) se posait déjà au sein de la gauche américaine il y a un siècle. Aujourd’hui, en France, nous en sommes toujours à tenter de réaliser cette articulation.

L’expérience de Malcom X de construction d’une la solidarité et d’une unité des racisé-e-s, vivant à l’intérieur des pays occidentaux ou à leur l’extérieur, est posrteur d’espoir. Le BPP a théorisé le colonialisme de l’intérieur des pays impérialistes. Il a mis en pratique l’organisation du sous-prolétariat, et mis en place des programme sociaux par les noirs de manière autonome (mais pas autogérés)  : cette entraide sociale fut pour beaucoup dans son succès. Le travail avec les prolétaires blancs a fini par être possible pour le BPP comme pour Malcom X, conscients de l’importance des alliances pour les minoritaires, mais également de celle de maintenir une base d’autonomie.

Pour un mouvement d’émancipation antiraciste

Tous ces éléments ont permis l’émergence d’un mouvement d’émancipation qui a radicalement remis en cause l’ordre social entre 1955 et 1975. S’ajoutait à cela un mouvement d’émancipation culturelle, au sein duquel on a d’ailleurs pu constater des dérives culturalistes bourgeoises, depuis Nation of Islam jusqu’aux nationalistes culturels  : Huey P. Newton critiquera fortement ces dérives. Mais un mouvement autonome ne pouvait ignorer cet aspect culturel et ce besoin de dignité, car l’émancipation ne peut se limiter aux questions strictement sociales. Les mouvements LGBT, féministes et même ouvriers n’ont jamais existé sans ces aspects culturels ou de fierté identitaire propre aux groupes en situations de domination sociale.

Solidarité des néo-colonisé-e-s de l’extérieur et de l’intérieur, auto-organisation et autonomie des racisé-e-s, action directe et de masse par les prolétaires et sous-prolétaires des quartiers populaires, convergences intersectionnelles  : voici les enseignements essentiels pour le combat antiraciste aujourd’hui. Du point de vue libertaire, la synthèse que nous devons faire de ces apports considérables doit s’accompagner d’un regard critique vis-à-vis d’un mouvement qui fut par bien des aspects trop autoritaire. Ainsi, les divisions, les répressions, les assassinats, l’épuisement ou la récupération des principaux acteurs ont mené aux échecs du mouvement, en ne permettant pas l’épanouissement de la spontanéité des opprimé-e-s, alors que cette spontanéité s’exprimait clairement dans les émeutes urbaines. Aujourd’hui, nous devons nous employer à développer l’unité des racisé-e-s, que ce soit dans les quartiers ou sur les lieux de travail. Nous devons également articuler les combats anti-impérialiste, anticapitaliste et antipatriarcal, tel que l’on pensait y arriver au plus fort de la période du BPP. La radicalité et le désespoir sont potentiellement là  : démontrons que la solidarité et la lutte collective constituent une meilleure voie que les stratégies individualistes ou réactionnaires.

À nous de nous employer à favoriser l’auto-organisation, l’autonomie des premiers intéressés, et l’autogestion de ces luttes futures. «  Nos petit frères, ce seront les Black Panthers  », citions-nous dans l’introduction du dossier. Les petits-frères et sœurs ont bientôt fini de grandir.

Source : Dossier Black Revolution, AL Le Mensuel, été 2013

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