Chili : Anéantir l’héritage de Pinochet

Par Quentin (AL Rennes)

marcha_8_mayo_20149_1Depuis plusieurs mois, deux mouvements sociaux d’ampleur contestent le modèle néolibéral imposé durant la dictature militaire chilienne. L’un remet en cause les retraites par fonds de pension, l’autre réclame la gratuité de l’éducation à l’université.

Au Chili, le système de retraite est assuré par les administrations de fonds de pension (AFP), des entreprises dont le but est le profit. Ces fonds de pension privés apportent des capitaux sur le marché financier pour des entreprises chiliennes ou des multinationales. Au détriment des travailleurs et des travailleuses, les AFP génèrent des profits à partir des retraite, dont le montant dépend de la rentabilité de ces fonds, selon les fluctuations du marché financier. Ce système de retraite individuel et néolibéral a été imposé en 1981 par la privatisation de la Sécurité sociale, sous la dictature du général Pinochet. En effet, la dictature a instauré une répression militaire, policière et judiciaire féroce, remettant en cause les droits fondamentaux d’expression, de réunion, d’organisation des travailleurs et des travailleuses et de la population en général.

Dans cette configuration, la capacité de résistance du mouvement social a été fortement réduite, laissant le champ libre aux Chicago Boys, ces économistes néolibéraux formés aux États-Unis qui ont mis en œuvre les politiques économiques de privatisation de l’économie avec l’aide des militaires. Notons au passage que les retraites des militaires, elles, ne fonctionnent pas avec le modèle des AFP mais suivant le modèle antérieur, et sont beaucoup plus élevées.

Les AFP gèrent environ 160 milliards de dollars et versent une retraite mensuelle inférieure à 240 000 pesos chiliens (soit environ 300 euros par mois pour un coût de la vie à peu près équivalent à celui de la France). Ce système procure des retraites très faibles, ainsi, les pensions des travailleurs qui y sont affiliés atteignent en moyenne 38 % des revenus qu’ils obtenaient durant leur vie active.

Dans le cas des travailleuses, la situation est encore pire, leurs pensions ne représentant que 28 % de leurs revenus. Les femmes sont donc plus durement touchées. Ce sont elles qui s’arrêtent de travailler à la naissance de leur enfant, et qui reçoivent alors une retraite encore plus faible. À l’extorsion capitaliste, s’ajoute l’exploitation patriarcale au bénéfice des hommes.

14915507_718498584967116_5952923179523084919_nDepuis juillet, la coordination nationale No Más AFP a appelé à des manifestations nationales qui ont réuni jusqu’à plus d’un million de participantes et participants dans un pays qui compte environ 17 millions d’habitantes et d’habitants. Cette coordination revendique, au lieu du système de retraite géré par les AFP, la mise en place d’un système de pensions solidaire, public et tripartite, c’est-à-dire financé par l’État, les patrons et les travailleurs et travailleuses. Le mouvement monte peu à peu en conflictualité. Après l’appel de la coordination No Más AFP en septembre à transférer ses économies des fonds de pension les plus risqués vers celui le plus sûr, une journée de grève générale est annoncée pour le 4 novembre. Elle sera l’occasion de voir si un véritable rapport de force a été construit avec le blocage de l’économie par les travailleurs et les travailleuses.

Des tentatives ont actuellement lieu pour que converge la lutte du mouvement contre les AFP avec celle du mouvement étudiant pour la gratuité de l’enseignement supérieur. L’actuel système éducatif a lui aussi été mis en place sous Pinochet. Il a permis la multiplication des universités privées et la réduction du financement étatique des universités publiques, qui par conséquent ne sont plus restées gratuites. De nombreux étudiants et de nombreuses étudiantes doivent s’endetter pour pouvoir suivre leurs études et doivent aussi travailler en même temps. Autant dire qu’il est impossible d’étudier correctement. Ce système éducatif est contesté depuis ces six dernières années durant lesquelles la mobilisation étudiante a été constante. Chaque année, des assemblées générales, des manifestations, la grève des cours et des occupations ont eu lieu. Le mouvement étudiant lutte pour la gratuité de l’université, qui a été promise par l’actuelle présidente socialiste Michelle Bachelet, mais qui n’a toujours pas été réalisée, car la réforme prévue par le gouvernement ne couvrirait que 14 % des étudiantes et étudiants.

Cette année, la mobilisation a démarré en avril. Dans certaines universités les occupations ont duré plusieurs semaines. En ce moment, le mouvement continue dans quelques universités, comme au nord du Chili à Arica où la grève des cours est encore d’actualité. Les lycéennes, lycéens et plusieurs secteurs de l’éducation, des associations de familles de détenu-e-s et de disparu-e-s, et des associations indigènes ont rejoint les manifestations étudiantes venant grossir la mobilisation. Le mouvement étudiant, durant ces manifestations et ces occupations d’université, est marqué par une conflictualité et une répression importante tant au niveau policier que judiciaire. En effet, les « carabiñeros » gazent et matraquent la mobilisation étudiante jusqu’à l’intérieur même des universités.

Les manifestations étudiantes incluent également des cortèges féministes, qui luttent, par exemple, pour le droit d’avorter. En effet, depuis une loi de 1989 héritée de la dictature militaire, l’avortement est illégal, sans aucune exception, même si la vie de la mère est mise en danger. Cela conduit des femmes à avorter de manière clandestine dans des conditions dangereuses, afin d’échapper au contrôle que la société patriarcale veut imposer sur leur corps et leur décision.

Les mouvements sociaux actuels montrent l’opposition à l’héritage de la dictature, dont la constitution est toujours en vigueur, qui a transformé le Chili en un laboratoire de politiques néolibérales et a mené à une société autoritaire et conservatrice. Ils montrent aussi que ce qui a été imposé dans le sang ne pourra être défait que par la lutte dans la construction d’un rapport de force collectif face au pouvoir gouvernemental et patronal.

AL, Le Mensuel, Novembre 2016

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