Interview du Commandant Cihan Kendal des YPG

Cette interview a été réalisée en août 2016 par un volontaire du bataillon international des YPG, toujours présent au Rojava et publiée en septembre de la même année sur le site de l’organisation Plan C. La traduction, les précisions entre crochet ([…]) et la note en fin d’article sont de Julien Clamence.

das-was-er-macht-ist-gut-aber-meine-angst-bleiUn nombre croissant de volontaires internationaux rejoignent les Unités de Protections du Peuple (YPG) syriennes dans leur combat contre Daesh. Des centaines d’entre eux se sont joints à la lutte kurde malgré le flou légal qui règne dans leurs pays d’origine [sur leurs possibilités de rentrer après avoir combattu à l’étranger]. Aujourd’hui, comme la révolution du Rojava est mieux établie (elle a fêté son quatrième anniversaire en juillet) et que l’élan de solidarité international ne fait que croître, le processus de recrutement des volontaires internationaux a été rationalisé et centralisé dans ce qu’on désigne simplement sous le nom d’YPG International (YPG-I). Assis tranquillement, dans le tout nouveau centre d’entraînement international, sur un matelas en mousse avec un verre de chai et des cigarettes, et alors qu’une vingtaine de nouveaux arrivants d’Europe et d’Amérique étudient dans la salle de classe juste à côté, le commandant Cihan Kendal m’explique sa mission.

« C’est un projet officiel des YPG ouvert aux femmes et aux hommes. Il essaye de donner une nouvelle direction politique, plus responsable, à notre travail avec les volontaires internationaux, basé sur notre idéologie politique : démocratie, écologie, libération des femmes, et bien sûr, anti-capitalisme. »

Je me demande immédiatement comment ça s’est passé avec le plus connu des volontaires anglais [Macer Gifford1], qui s’était présenté aux élections comme candidat conservateur grâce à la réputation qu’il avait gagnée dans les médias.

« En mettant en place l’YPG-I, nous avons jeté un coup d’œil à ce qui s’est passé ces dix-huit derniers mois. Nous avons vu que, pour différentes raisons, certaines personnes qui nous rejoignaient n’étaient pas les bonnes personnes. Des fascistes, des gens comme ça, venaient juste pour tuer et d’autres seulement pour devenir célèbres – ils utilisaient leur profile au sein des YPG au service d’intérêts personnels. Ces gens-là ne sont pas les bienvenus, nous n’avons pas besoin de ce type de personnes dans notre lutte. »

Et que ce passe-t-il avec ceux qui correspondent politiquement mais qui ne veulent pas se battre ?

« Chaque personne qui vient en Syrie via l’YPG-I sert militairement pour six mois, et ils peuvent aussi discuter du travail de la société civile avec le Tev Dem [Mouvement pour une société démocratique], la fédération des assemblées populaires. Les YPG sont une force militaire, mais nous ne pouvons pas dire au Tev Dem quoi faire, en fait, ce sont eux qui nous disent quoi faire. »

La Révolution du Rojava a débuté en 2012 ; dans le même temps, en Europe, nous avons assisté à la montée des mouvements anti-austérités comme Podemos ou Syriza et à l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Labour. Est-ce tu vois des similarités avec ces mouvements ?

« Bien sûr, comme nous sommes nous-mêmes une branche de la lutte anti-capitaliste, nous serons toujours heureux de voir que des gens, dans différentes parties du monde, critiquent le système capitaliste et essayent de trouver une alternative, pour s’organiser eux-mêmes contre l’exploitation  moderne. Nous cherchons à établir de meilleurs liens avec ces mouvements, et, espérons-le, nous les verrons se développer de plus en plus avec la création des YPG-I.

Mais, alors que nous parlons de consolider une révolution, il devient clair que la politique classique des partis qui travaillent simplement dans les parlements ne fonctionne pas. Ils peuvent certes être une partie du mouvement et même une partie significative du mouvement ; quand tu essaies de construire un système alternatif, tu peux essayer de travailler dans le système existant, mais ce n’est pas suffisant ; le plus important c’est quand les gens s’organisent pour diriger la société eux-mêmes, aillent au-delà de l’État. Abdullah Ocalan a une formule pour cela – « État plus démocratie ». »

L’État plus la démocratie ? Le Rojava n’est-il pas contre l’État ?

« Oui et non. Oui, nous avons jeté Assad hors du Rojava, mais nous sommes suffisamment réalistes pour savoir que dans les circonstances politiques, économiques et militaires actuelles, nous ne sommes pas capables de tout arrêter, et nous avons un certain degré de relation avec le gouvernement syrien [d’Assad], justement parce que nous ne voulons pas créer un autre État. Nous disons que s’ils respectent les droits démocratiques des gens de cette région, qui veulent s’organiser eux-mêmes, alors pouvons aussi être une partie de l’État syrien, la partie de l’État syrien qui changera toutes les autres parties. En fait c’est notre but, d’aller d’une région autonome à une Syrie démocratique.

Quand nous parlons de la révolution, cela ne se passe pas comme nous pouvons imaginer que ce sont passées les révolutions il y a cent ou trente ans. La révolution a ses moments violents, quand nous devons mettre à bas l’État, puis nous défendre avec des armes, mais, dans le même temps, cela ressemble plus à une évolution ; la révolution accélère cette période d’évolution ; ce n’est ni l’idée anarchiste d’abolir l’entièreté de l’État immédiatement, ni l’idée communiste de prendre le contrôle de l’entièreté de l’État immédiatement. Avec le temps nous allons organiser des alternatives pour chaque partie de l’État contrôlée par le peuple, et quand elles fonctionneront, ces parties de l’État se dissoudront. »

Pourquoi la couverture médiatique des volontaires internationaux ne reflète pas ces politiques ?

das-was-er-macht-ist-gut-aber-meine-angst-bleibt-772-body-image-1452253061-size_1000« Les médias choisissent de ne pas montrer de volontaires avec des vues politiques ; beaucoup ont des antécédents de gauche radicale classique, anarchistes, marxistes, tous les types de communismes non-dogmatiques. Ainsi souvent, les médias ont choisi de ne pas montrer les vues politiques des volontaires. Jordan Matheson par exemple – ils n’ont pas montré ses vraies idées politiques. Quand il a commencé à critiquer l’État américain, les médias américains, et leurs relations avec la Turquie alliée à l’OTAN et qui envoie ses armées dans le Bakur [Kurdistan turc], ils l’ont coupé, et les gens pensent qu’il est juste un chrétien venu pour détruire Daesh. Les autres qui sont dans les médias ne représentent pas ces politiques parce qu’ils ne les incarnent pas ; et c’est l’une des bases des YPG – nous disons que si vous avez d’importantes valeurs démocratiques et humaines, nous pouvons nous battre ensemble contre l’ennemi. Du coup, il y a des gauchistes radicaux, mais aussi des écologistes, des féministes, des libéraux, même certains types de pacifistes, et ces gens regardent la révolution du Rojava à leur manière, qui diffère de l’idéologie de base des YPG, mais nous désirons cette différence – nous ne voulons pas contrôler ce que les gens pensent de nous ou ce qu’ils disent de nous ; donc les médias peuvent choisir qui nous représente, et ils choisissent ceux qui sont les moins dangereux pour leur agenda. Tamam [Bien]. Nous ne voulons pas contrôler cela ; nous croyons en nous-mêmes, en notre idéologie, et c’est pour ça que les gens vont nous comprendre, comprendre notre vérité, quand ils nous connaîtront. Cependant, nous voulons apprendre plus de choses aux volontaires que nous ne le faisions auparavant, donc à partir de maintenant, il y a au moins un mois d’enseignement de la langue, de l’histoire et de la culture kurde, ainsi que des classes sur la politique et l’idéologie, et sur la structure des YPG et du Rojava. Il y a également un enseignement spécial du mouvement des femmes, sur leur idéologie et leurs organisations. »

Mais vous voulez sûrement éteindre certaines rumeurs pour pouvoir avancer et répondre à certaines critiques ? Le Rojava est-il « une dictature du PKK » ?

« Quelqu’un qui veut vraiment comprendre ce qui se passe au Rojava peut le faire en prenant connaissance de ce que ses institutions disent, et en évitant de se faire avoir par toutes les tempêtes de bêtises [médiatiques] qui s’abattent sur eux, car il y a bien sûr beaucoup de gens qui veulent nous discréditer. Le Rojava n’est bien sûr pas une dictature du PKK – c’est quelque chose que n’importe qui peut comprendre très vite en venant au Rojava – il y a tellement de contradictions au sein de la révolution que ce n’est clairement pas une dictature, de quelque type que ce soit. Il n’y a pas de connexion avec le PKK ; Ocalan est notre philosophe et notre leader idéologique, mais il n’y a pas de PKK ici, pas de bureau ou de forces. Il y a le PKK et nous sommes les YPG. Et puis, il y a les revendications d’extrême gauche qui ont un effet aussi négatif que les rumeurs et les critiques, comme dire que nous n’avons pas de forces de police – bien sûr que nous en avons, comment pourrions nous défendre la sécurité et l’ordre nécessaire dans une société sans forces de police ? Mais alors qu’il y a notre première force de police, les Asayish, il y a aussi le HPC, la Force de Défense de la Société – ce sont des civils, votre mère, ma sœur – qui reçoivent un entraînement à la résolution des conflits pour les problèmes qui éclatent dans leur communauté, des querelles entre familles ou entre clans, des problèmes domestiques, mais ils ne travaillent pas dans le style Law & Order, avec des sentences et toutes ces choses. Ils essayent de résoudre les problèmes, pas d’en créer de nouveaux en punissant les gens et en les envoyant en prison. Il y a quand même des prisons bien sûr, pour les crimes contre la société. Et les gens devraient savoir cela s’ils avaient cherché, ce n’est pas un secret – mais il y a un petit degré de fantaisie à partir du moment où des gens sont confrontés à notre langue et à notre idéologie. »

Le mois dernier [juillet 2016] des soldats américains ont été filmés portant l’insigne des YPG. Cela a fâché la Turquie mais aussi beaucoup de radicaux dans le monde, qui considèrent que les États-Unis sont responsables de la destruction de l’Afghanistan, de la Libye et de l’Irak, que certains identifient comme ce qui a mené à la création de Daesh. Quelles sont vos relations avec les États-Unis ?

« Si vous prenez connaissance des déclarations officielles de nos différentes institutions, le principal parti, le PYD, le Tev-Dem, le mouvement des femmes, alors vous pourrez voir que tout le monde au Rojava comprend parfaitement quels sont les intérêts américains en Syrie. Nous savons tous ce que les USA veulent et ce qu’ils ne veulent pas, et leur responsabilité dans l’existence de groupes comme Daesh et Al Nostra. Ils ont fait plus que détruire l’Irak et tout le reste, ils ont un rôle direct dans leur création, puis ils ont perdu le contrôle, et maintenant ils doivent réparer le problème qu’ils ont créé. Donc évidemment, ils veulent notre aide. Notre relation avec eux est, de nouveau, ouverte et officielle, ce n’est pas un secret – c’est tactique, pas stratégique. Ils veulent nous utiliser et nous essayons de tirer le plus possible de cette situation. Nous y sommes obligés, nous avons de nombreux ennemis et nous devons nous défendre. C’est une nécessité pratique et politique de trouver notre place dans la balance du pouvoir des « gros joueurs » qui nous entoure, parce que tous le monde à des intérêts en Syrie, donc nous essayons de défendre les intérêts du peuple. Et ce n’est pas possible quand vous dites simplement « Non, non, non ! » et commencez à combattre tous vos ennemis en même temps.

Leurs principaux alliés régionaux sont bien sûr la Turquie, les peshmergas de Barzani [président du Kurdistan irakien] et une partie de l’ASL [Armée Syrienne Libre] qu’ils entraînent avec l’Armée Britannique au Liban. La Turquie est en train d’attaquer les kurdes ici, au Bakur et aide clairement Daesh, et les peshmergas sont mal entraînés et motivés, alors que les YPG se sont révélés les forces les plus efficaces contre Daesh sur le terrain, les États-Unis doivent donc être vu en train de nous aider. En fait, nous les forçons, pour bâtir une position stratégique forte, à coopérer avec nous. Ils nous donnent la possibilité de rendre notre révolution plus puissante et c’est quelque chose dont nous avons besoin. La révolution, ce n’est pas quelque chose que vous pouvez défendre simplement en en parlant, vous devez donner quelque chose aux gens, vous devez les protéger, vous devez les nourrir, vous devez leur donner des infrastructures, et si vous vous isolez complètement de tous les autres, vous ne pouvez pas faire ça.

Les États-Unis voudraient nous voir comme un allié principal, mais ils savent que ce n’est pas possible ; militairement nous coopérons pour le moment, mais idéologiquement nous sommes des ennemis. Les États-Unis sont l’avant-garde du système capitaliste, et nous sommes l’avant-garde de l’alternative. Peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas demain, mais un jour dans le futur cette situation finira par atteindre une phase critique. »

L’initiative des Lions du Rojava [l’ancienne brigade internationale des YPG], aujourd’hui à l’arrêt, présentait une image très masculine des volontaires internationaux ; voudriez vous voir plus de femme ?

pic-2« Oui, maintenant le fait est qu’il n’y a pas beaucoup de femmes volontaires, mais c’est quelque chose que nous voudrions changer. Pour le moment nous travaillons sur des structures spécifiques pour les volontaires femmes, et nous croyons que, dans le futur, leur nombre va augmenter. J’y crois personnellement, et disons que, dans un mois, ou dans un an, le nombre de femmes venant au Rojava sera plus grand que celui des hommes. La force principale de cette révolution est le mouvement des femmes et son idéologie ; donc plus de femme sont destinés à venir, à le voir, et à prendre part à leur propre émancipation.

La même chose est vraie pour notre économie coopérative et écologique, qui en est toujours à ses débuts ; les structures nécessaires demandent des gens pour les organiser et les faire tourner, alors que nous nous battons dans une très lourde guerre, et parfois nous n’avons suffisamment de personnes pour toutes les choses que nous voudrions réaliser. Mais il y a une manière de nous aider : venir vous-mêmes au Rojava et nous épauler pour construire ces structures. Vous pouvez critiquer la révolution du Rojava, et nous vous écouterons, mais si vous voulez faire des critiques constructives, venez ici, et montrez-nous la valeur de vos critiques dans des circonstances pratiques – nous vous attendons. »

Les classes se sont interrompues pour le dîner, et alors que nous errons dans les cuisines un énorme ex-soldat Croate discute, patiemment, de repas collectifs avec un groupe d’Allemands en pratiquant le kurde qu’ils viennent juste d’étudier. Un volontaire Irlandais annonce qu’un camion vient d’arriver avec les premiers légumes frais de la semaine, et les volontaires enthousiasmés forment une chaîne jusqu’à la salle de stockage. Très vite, un autre camion va arriver pour les emmener dans leurs bataillons, et de là, jusqu’à la ligne de front et la guerre. Et puis, un autre camion amènera de nouveau volontaires…

1   Macer Gifford est une personnalité controversée : il est parti se battre avec les YPG en 2014 après avoir renoncé à un poste de trader et milite ouvertement pour les Tories (conservateurs) britanniques. Actuellement, il est en train de lancer une fondation, Friends of Rojava, aux fonctions incertaines. Idéologiquement, il semble défendre le principe d’une « alliance démocratique » des conservateurs aux « gauchistes » contre Daesh et se fait régulièrement l’avocat du PYD, malgré les différents politiques évident. Ses liens avec les YPG sont également difficiles à établir, malgré la position très critique du commandant interviewé ci-dessus, il paraît demeurer (volontairement ? par la force des choses ?) un interlocuteur privilégié des kurdes et des médias occidentaux sur la question des combattants étrangers (notamment dans le cas de Nazzareno Tassone, jeune canadien, mort en combattant Daesh le 31 décembre dernier).
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