Education populaire : De nos colères communes, apprendre ensemble

Par Joackim Rebecca, sociologue et ancien membre de la scop le Pavé

Qu’est-ce que l’éducation populaire ? Ce sont des espaces ayant pour but de produire des savoirs critiques et mobilisateurs. Mais comment s’y prendre pour produire de tels savoirs ?

On peut identifier trois courants, qui se situent tous en dehors du joug de l’État et de ses labels, et qui, poursuivant le même objectif, mettent en œuvre des pratiques très contradictoires voire totalement divergentes. Ces contradictions trahissent des conceptions différentes du rapport à la production et à la diffusion des savoirs. On peut en identifier trois principales : le courant humaniste, le courant pédagogiste, et un courant plus matérialiste.

Si les deux premiers présentent des convergences parfois saisissantes avec les institutions dominantes, le dernier s’efforce de prendre en compte la réalité des classes sociales et ses enjeux politiques.

Un courant humaniste : entre distinction et bonne volonté culturelle

Dans le sillage de l’idéologie des Lumières, le courant que l’on peut qualifier d’humaniste est porté par une vision du monde progressiste fondée sur la foi dans l’instruction : « le savoir » est considéré comme un pouvoir d’émancipation des esprits, constituant la base de l’éducation d’un individu libéré de l’obscurantisme et d’une citoyenneté éclairée. Il s’agit de mettre le patrimoine universel à disposition du peuple.

Pour cela, des cours magistraux sont dispensés, et les grands savants de la République sont invités à faire partager leurs lumières au plus grand nombre. Ce qui est visé, c’est une appropriation individuelle des savoirs, « une construction de soi », selon les mots de Michel Onfray.

L’Université populaire de Caen de Michel Onfray constitue en effet l’exemple type de ce courant humaniste. L’objectif d’Onfray, c’est un illusoire « élitisme pour tous ». Il s’agit, comme dans les universités populaires des années 1900, de changer les individus et leur mentalité. Dans cette philosophie humaniste, qui appelle tacitement à l’acculturation et à la déculturation des classes dominées, on retrouve au mieux l’idéalisme, et au pire le colonialisme…

Qui sont les personnes qui sont intéressées par ce genre de proposition ? Ce sont principalement des professeurs, des artistes, des personnes qui possèdent un capital économique suffisant pour avoir le loisir d’assister à ce genre de cours magistraux. En faisant cela, ils acquièrent et développent leur « culture légitime », et se donnent ainsi les moyens d’une ascension sociale. Ils sont, selon les mots du romancier communiste Paul Nizan, « candidats à la bourgeoisie ».

Les classes populaires quant à elles sont totalement exclues de ces espaces. Et Cette exclusion est niée par les partisanes et les partisans de ce courant humaniste : ils et elles arguent en effet que la gratuité et la non-sélection permettent aux classes populaires de profiter de ces espaces. Mais l’observation la plus basique nous montre de façon évidente que ce n’est pas le cas.

Si ces lieux sont si excluant pour les classes populaires, c’est parce qu’ils sont pétris des habitus de la classe dominante : le langage est raffiné et lent, le corps est mis à distance, le public est placé dans une situation de totale passivité, l’abstraction est la règle et la matérialité quasiment inexistante. Ces lieux constituent une cérémonie sociale de distinction : on s’y comporte comme la classe dominante attend qu’on s’y comporte.

Un courant pédagogiste : le goût du consensus et de la rhétorique

Au croisement de l’éducation populaire et de l’animation, on rencontre beaucoup de gens passionnés par les pédagogies actives.

Qui sont ces personnes ? On remarque chez elles une unité sociologique frappante. Beaucoup sont plus ou moins autodidactes ; elles ont un rapport ambivalent au système scolaire, qui leur fait critiquer l’instruction tout en reconnaissant l’importance d’un savoir critique. Elles ont parallèlement un fort besoin d’être « entendues » et légitimées, qui entre en contradiction avec des velléités volontiers libertaires qui les retient de vouloir prendre le pouvoir.

Leur posture est théorisée par le philosophe Jacques Rancière dans son ouvrage Le Maître ignorant : ils enseignent ce qu’ils ignorent, et revendiquent une égalité de principe (et non une égalité de faits). Or, et c’est là que le bât blesse, cette posture leur permet de contourner la question des inégalités sociales et matérielles, qui compliqueraient grandement les choses… Rien d’étonnant donc à ce que ces militantes et militants affectionnent les ateliers « non violents » de coopération con¬sensuelle, plutôt que d’accepter la conflictualité des rapports sociaux et de la mettre au jour.

On retrouve dans ce comportement ce que Marx appelait l’« objectivisme petit-bourgeois » : « Le démocrate, parce qu’il représente la petite bourgeoisie, par conséquent une classe intermédiaire au sein de laquelle s’émoussent les intérêts des deux classes opposées, s’imagine d’être au-dessus des antagonismes de classe ». [1]

Sur la forme, ces militants et militantes théâtralisent volontiers leurs interventions et s’opposeront toujours aux formes magistrales. Ils et elles complètent une apparence cool et sympathique avec une rhétorique à toute épreuve qui leur permet d’impressionner des apprenants admiratifs. Ils et elles se plaisent par ailleurs à mobiliser des éléments de psychanalyse. En participant à leurs stages ou ateliers, on pourra alors se faire psychanalyser à moindre frais…

Mais en privilégiant le technique au politique, et la psychanalyse au social, ce courant prend le risque de dépolitiser et de dé¬socialiser, et donc de faire le jeu des idéologies dominantes, et ce malgré leur velléité d’être alternatifs.

Un courant matérialiste : du pessimisme de la critique à l’optimisme de l’action

Là où les deux courants décrits précédemment cherchent avant tout à provoquer des changements de mentalité, le courant matérialiste recherche avant tout le changement des pratiques. Plutôt que la construction de soi du petit-bourgeois dominant, il valorise les mobilisations collectives et ses nécessaires tâtonnements. Plutôt que le statut de classe-objet (pensée, parlée et éduquée par d’autres), c’est celui de classe-sujet (pensant, parlant et s’auto-éduquant) qui est recherché.

Ce courant trouve sa source dans les mouvements ouvriers, féministes, antiracistes, anticolonialistes et de jeunes : l’auto-éducation populaire des premières et premiers concernés se réalise dans la prise en charge collective de la colère. C’est par cette mobilisation collective que se créera un « processus joyeux », par les échanges et la discussion que l’on analyse ensemble les situations sociales que l’on vit, et que l’on produit des savoirs. Mais vous ne trouverez ces démarches dans aucune littérature consacrée à l’éducation populaire, mise à part la thèse d’Alexia Morvan. [2]

Pourtant, elles sont mises en œuvre ici ou là, et se réclament de l’éducation populaire. On peut en citer quelques exemples.

Le premier, c’est l’association La Trouvaille [3], à Rennes : c’est un collectif de femmes, dont deux se sont battues contre la violence patriarcale au sein de la scop Le Pavé – autodissoute aujourd’hui. Vous pouvez y jeter un œil sur leur site.

Le seconde, c’est Ch’faid [4], association de Libercourt, au cœur du bassin minier du Pas-de-Calais. Ch’faid mène une action-recherche sur l’héritage de la classe ouvrière, la culture minière et l’immigration. Pour cela, les membres de Ch’faid explorent leurs histoires personnelles et familiales, et questionnent ce qu’ils subissent et ce que leur parents ont subi de la part des institutions sexistes, coloniales et classistes. Ch’faid est soutenue par l’association Phare pour l’égalité, qui réunit des sociologues qui sont eux aussi des héritiers et héritières de ¬cette histoire des mines et de l’immigration. À l’encontre des règles de la sociologie qui veulent que la ou le sociologue soit extérieur à son sujet, les membres de Phare pour l’égalité font le choix de se positionner comme objets et sujets de leurs études, car ils sont affectés par le sujet qu’ils étudient, et ils participent collectivement à la construction d’un savoir qui sert leurs intérêts communs.

Au travers de cette démarche matérialiste, on retrouve l’idée développée par le sociologue Abdelmalek Sayad : on ne comprend que ce qu’on a intérêt à comprendre. C’est le besoin qui crée le savoir.

COMMENT MOBILISER LES GENS ? TROIS REGISTRES D’INTERVENTION

Le 1er registre, d’orientation marxiste, se base sur la conscience d’appartenir à un groupe dominé (domination de classe, de race, de sexe, d’âge). Or si nous savons que ces groupes dominés existent objectivement (la classe en soi), l’éducation populaire travaille à développer la conscience d’en faire partie (la classe pour soi).

Le 2e registre s’inscrit dans la tradition bourdieusienne. Chaque personne ajuste son comportement à son milieu social, faute de quoi elle se retrouve en « crise de codes ». Pour dépasser cette crise, les humanistes préconisent d’ajuster son comportement au milieu. Pour les matérialistes au contraire, ce désajustement est un facteur de mobilisation pour changer les règles du jeu.

Le 3e registre nous vient de Spinoza. Pour lui, la puissance d’agir, c’est le pouvoir d’affecter ou d’être affecté. Plus nos affects (qui nous viennent toujours de l’extérieur) sont joyeux, plus notre puissance d’agir sera importante, et l’inverse se produit avec des affects tristes. Attention cependant que nos affects ne nous conduisent pas à nous mobiliser contre nos intérêts.

AL, Le Mensuel, juillet-aout 2015

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