Mai 68 : Nouveau point de départ pour le féminisme

Par Liane Henneron et Guillaume Davranche

L’année 1968 ne fut pas particulièrement féministe. Mais en attaquant l’autorité tous azimuts, Mai ouvrait grande la porte à la contestation du patriarcat. Deux ans plus tard le mouvement féministe renaissait, plus fort que jamais, avec le MLF.

Comme dans tout mouvement populaire, les femmes avaient largement participé aux événements de mai-juin. Mais alors que les porte-parole de la révolte avaient été exclusivement des hommes, les revendications féministes n’avaient pas percé. Pourtant, cette rébellion anti-autoritaire portait en elle les germes d’une nouvelle forme de luttes féministes.

La question des femmes existait avant 1968. Mais un premier féminisme, né à la fin du XIXe siècle, s’était assoupi en 1944, après l’obtention du droit de vote.

La publication du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, en 1949, avait encouragé la naissance de nouveaux groupes. En 1956, des militantes féministes avaient fondé la Maternité heureuse, ancêtre du Planning familial. En 1965, quelques intellectuelles avaient créé le Mouvement démocratique féminin pour faire du lobbying en faveur de la légalisation de la contraception. Elles avaient obtenu en 1967 la loi Neuwirth autorisant la pilule. Mais, déjà, certaines militantes jugeaient ces mouvements trop conformistes et aspiraient à de nouvelles formes d’action [1].

Mai 68 va être un accélérateur et un révélateur. La division sexuelle du travail militant, la dénonciation des revendications féministes considérées comme « bourgeoises », poussent les féministes à se démarquer des groupes d’extrême gauche dont elles sont issues.

De l’Arc de Triomphe aux Beaux-Arts

Le féminisme fait une irruption fracassante sur la scène française le 26 août 1970, quand un groupe dépose sous l’Arc de Triomphe, à Paris, une gerbe en mémoire de la « femme du soldat inconnu ». En parallèle, un numéro spécial de la revue d’extrême gauche Partisans, intitulé « Libération des femmes, année zéro » [2], pose les bases théoriques du mouvement.

La gerbe à l’Arc de triomphe est l’acte de naissance le plus couramment retenu du Mouvement de libération des femmes (MLF) qui, jusqu’à la fin, restera un mouvement informel et sans structures permanentes, ne reposant que sur les assemblées bimensuelles tenues à l’école des Beaux-Arts de Paris, véritable quartier général des avant-gardes de l’époque (lire l’article sur le FHAR).

Ces AG du MLF débutent à l’automne 1970, à l’instigation de plusieurs dizaines de militantes venues d’horizons très divers. Pendant plusieurs années, les débats vont faire rage dans cette marmite bouillonnante d’idées, au rythme de la traduction en français des ouvrages américains ou allemands. On va y commenter Betty Friedan, Kate Millet, puis Shulamith Firestone [3], on va y invoquer Marx et Engels [4], on va y décortiquer Freud, Marcuse et Reich [5].

Trois courants principaux

Trois courants vont rapidement se différencier au sein du MLF. Le premier, nommé Psychanalyse et Politique (« Psych et Po »), est animé par la psychanalyste Antoinette Fouque. Fouque est opposée au féminisme égalitaire de Simone de Beauvoir qui, selon elle, nie la différence fondamentale des sexes. Cette « différence » est fondée sur la fonction procréatrice de la femme, qui fait d’elle la porteuse des valeurs positives de vie, de paix, etc. Dans une manifestation du 6 octobre 1979, on pourra ainsi voir les militantes de Psych et Po arborer cette incroyable banderole proclamant : « L’usine est aux ouvriers, l’utérus est aux femmes, la production du vivant nous appartient ».

Pour ce courant, les femmes doivent se réaliser dans leur spécificité, et non en prenant les hommes comme modèle de l’égalité recherchée. Détournant le slogan « Chasser le flic de sa tête », Psych et Po proclame qu’il faut, pour les femmes, « chasser le phallus de sa tête » pour s’émanciper, la psychanalyse devant jouer en cela un rôle important. Les thèses de ce courant seront relayées par les éditions Des femmes, fondées en 1974.

Le deuxième courant, celui des féministes radicales, est principalement influencé par les écrits de Monique Wittig et de Christine Delphy qui, dans le fameux numéro de Partisans de l’automne 1970, a publié un article fondateur, « L’Ennemi principal ». Ce courant fait du travail domestique effectué gratuitement par les femmes un mode de production à part entière – bien qu’invisible du fait de la gratuité –, dont les hommes sont les bénéficiaires. Ainsi la société serait basée sur deux dynamiques parallèles : un mode de production capitaliste et un mode de production patriarcal. Ce courant défend l’unité des femmes par-delà les différences de classes et, selon ses sensibilités, fait de la lutte antipatriarcale une lutte aussi prioritaire, voire plus prioritaire que la lutte anticapitaliste. Pour lui, les femmes forment une classe à part entière et, en toute logique, la lutte féministe ne peut être que non mixte. Au sein de ce courant, une sensibilité lesbienne autour de Wittig va radicaliser ses positions en prônant le séparatisme complet d’avec les hommes.

Le troisième courant est celui du féminisme « lutte de classe ». Composé pour bonne part de militantes d’extrême gauche, ce courant partage une partie des thèses des féministes radicales, notamment sur la caractérisation du patriarcat en système économique, mais maintient que le système capitaliste reste « l’ennemi principal » [6]. Pour ce courant, toutes les femmes appartiennent certes à une catégorie socialement dominée, mais il est illusoire de croire à une unité entre travailleuses et bourgeoises. D’autre part, les travailleurs ont intérêt à l’abolition du patriarcat puisque celui-ci aggrave l’exploitation capitaliste. Aussi ce courant prône-t-il, à la différence des deux autres, l’inscription du mouvement féministe dans le mouvement ouvrier. Cette orientation se concrétisera dans certains secteurs très féminisés (PTT, banques, textile…) par la création de groupes femmes d’entreprises et de commissions syndicales femmes.

Entre ces trois courants, il ne faut pas imaginer que les frontières soient parfaitement étanches. Dans la phase ascendante du MLF, ils se confrontent et s’influencent mutuellement. Le courant Psych et Po, taxé d’essentialisme, suscite cependant une forte hostilité. Lors d’une manifestation, la section de Paris 20e du MLF, dominée par les révolutionnaires, arborera ainsi une banderole « Va te faire Fouque » du plus bel effet [7].

Le courant féministe lutte de classe comptera quelques succès à son actif, comme la Rencontre nationale des groupes femmes de quartiers en juin 1974, ou une rencontre nationale d’ouvrières et d’employées en juin 1975 [8].

Les militantes de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) se retrouvent dans ce courant. Actives par exemple au MLF de Paris 13e, elles interviennent en direction d’une entreprise à forte main d’œuvre féminine, Pissis, qui est un désert syndical. Une militante du groupe MLF s’y établit comme ouvrière pendant quelques mois et réussit à fomenter une grève sur la feuille de paie [9].

Des luttes unifiantes

Malgré ses polémiques internes, le mouvement féministe, dont le MLF est le fer de lance, fait son unité sur une revendication unifiante : le droit à disposer librement de son corps. C’est par exemple la lutte pour le droit de choisir sa sexualité, ou la lutte contre les violences faites aux femmes – dont le viol, qui sera reconnu comme un crime et non plus seulement comme un délit en 1980. Mais c’est surtout la lutte pour la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) qui va être l’épine dorsale des mobilisations de femmes jusqu’à l’obtention en 1975 de la loi Weil. Les manifestations récurrentes de plusieurs milliers de femmes sont un phénomène inédit qui oblige le mouvement ouvrier à s’adapter. La signature, par la CFDT et la CGT, le 19 décembre 1974, d’une plate-forme revendicative commune sur les femmes, est une grande victoire – même si certaines militantes du MLF ne le comprennent pas et n’y voient qu’une « récupération » de leur lutte.

Division et reflux

Quand la loi Weil est votée en 1975, le MLF est à son apogée. Pourtant il est ardu, après l’IVG, de retrouver un thème aussi mobilisateur. Un reflux s’amorce. Privé de la vague qui l’avait porté, le MLF va se scinder de façon de plus en plus nette. En 1979 le groupe Psych et Po s’appropriera le sigle MLF en en faisant une marque déposée à l’Institut national de la propriété industrielle, et en menaçant d’attaquer en justice quiconque s’en réclamerait indûment.

Mais c’est véritablement l’arrivée du Parti socialiste au pouvoir, en 1981, qui va marquer la fin d’une époque. La socialiste Yvette Roudy sera nommée ministre des droits de la Femme et invitera les féministes au dialogue, à condition d’avoir comme interlocutrices des associations « responsables » susceptibles d’être subventionnées. Malgré des polémiques internes virulentes, une partie du mouvement féministe optera pour l’institutionnalisation, totalement à rebours de la culture anti-étatique et anti-organisationnelle du MLF. Celles qui continueront à militer le feront alors, pour la plupart, dans des associations visant des objectifs plus spécifiques, comme le soutien aux femmes violées, la promotion des études féministes ou la défense du droit à la contraception et à l’avortement. L’histoire du MLF proprement dit sera, alors, terminée.

AL, Le Mensuel, mai 2008

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