La Belgique entre tourmente sociale et disparition du travail

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Caterpillar, ING, nouvelles mesures d’austérité gouvernementale… un drame social éclate tous les mois en Belgique. Face à cela, le flot du discours politique et médiatique se déverse dans le néant et « la gauche » semble bien impuissante.

L’opposition social-libérale promet les quatre jours de travail semaine et la co-décision dans les entreprises après avoir voté l’exclusion des chômeurs et la privatisation des services publics. Effrayée par l’ascension sondagière et encore théorique du PTB, la vieille garde rose redécouvre le sens de la social-démocratie mais pourra jurer, une fois au gouvernement avec les conservateurs et les libéraux, que le principe de réalité prime sur ses promesses de campagne. Le PTB lui-même, devenu maître dans l’art de la communication politique et de l’opportunisme électoral – les sondages qui hier étaient d’odieuses escroqueries deviennent aujourd’hui paroles d’évangile – possède encore le bénéfice du doute ; mais son glissement toujours plus assumé vers le parlementarisme et les vieilles recettes keynésiennes nous font douter qu’il puisse ou veuille vraiment s’attaquer au capitalisme financier. Son hiérachisme nous promet aussi un socialisme vertical qui n’aura rien à envier à l’autoritarisme capitaliste.

Les grands syndicats, qui sont les seuls à détenir encore le pouvoir de mobiliser un mouvement social conséquent, n’en finissent plus de reculer. Craignant sans doute d’être débordés par leurs bases, de plus en plus blessées par la crise économique permanente, ils soufflent le chaud et le froid et continuent de dresser le dialogue social entre travailleurs et patrons comme la seule stratégie viable. L’inertie des bureaucraties paralyses les syndicats, incapables de comprendre que leur chance de survie est dans la marche en avant contre le capitalisme et pour la liberté des travailleurs ; dans une vraie réflexion sur une transformation radicale de l’organisation du travail… À quoi bon négocier une meilleure cabine avec le capitaine si le bateau coule ?

La situation actuelle nous pose, au-delà du problème de la solidarité avec les travailleurs concernés, une question vraiment difficile. Ne sommes nous pas en train de nous battre pour des emplois qui n’ont plus aucun sens ? Défendre les êtres humains, qu’ING jette à la poubelle avec un mépris qui dépasse l’entendement, est évidemment légitime ; défendre une partie de la structure bancaire internationale n’est-ce pas plus problématique ? Et d’une manière général, défendre n’importe quel emploi, malgré son inutilité sociale ou son passif environnemental, n’est-ce pas un écueil profond de notre combat anti-capitaliste ? Parce que dans la théorie nous sommes censés agir contre la pieuvre du capital, mais dans les faits nous défendons faute de mieux le statu quo de l’État social et de la société de consommation qui ont servi de béquilles au capitalisme après la Seconde Guerre Mondiale.

Qu’on me comprenne : l’humain passe toujours avant les doctrines et ceux qui souffrent d’un licenciement social profiteront toujours de notre solidarité. Seulement ne vivons-nous pas, depuis de trop nombreuses années, dans un schéma qui nous empêche d’agir vraiment contre le capitalisme et où nous devenons, souvent pour de bonnes raisons, les conservateurs d’un ordre économique social et étatiste ? Nous dénonçons le chômage qui sert bien sûr à mettre en concurrence les salariés, nous dénonçons chaque fermeture industrielle qui détruit la vie de femmes et d’hommes dont le seul tort était de travailler sur tel ou tel site, nous dénonçons l’austérité et l’établissement d’un État néo-libéral bâtit comme le soutien optimum du capitalisme financier… sans souvent dire tout le mal que l’injonction au travail et l’industrialisation ont fait aux travailleurs. Ne devraient-ont pas raisonner à l’extérieur du cadre mental hérité des années 40-60 et du Compromis keynésien ?

L’évolution des structures économiques de l’Europe nous offrent un tableau fort sombre, non pas seulement à cause des nouvelles politiques libérales, mais aussi parce que nos sociétés se sont transformées au cours du demi-siècle passé. Une fois qu’on a levé le voile d’une recherche infinie de la croissance, de l’éternelle promesse de réduction du chômage et de la « réindustrialisation », nous nous trouvons face à tableau suivant : notre continent est centré culturellement, politiquement et économiquement autour du principe de consommation. Nous ne produisons plus qu’une infime partie de ce qui nous sert dans la vie quotidienne (vêtements, téléphones, matériel électronique, etc.) et ce que nous produisons toujours est passé sous la coupe de l’industrie débridée. Même la nourriture, bien fondamentale par excellence, est aujourd’hui adaptée au marché, transformée, déformée pour servir les intérêts de la distribution marchande. Rarement les facettes de la vie humaine auront été aussi disjointes : le quotidien n’est plus peuplé par les fruits du travail et le plaisir est systématiquement situé à l’extérieur du travail, dans des loisirs évanescents. Le travail chez nous, est ultra-majoritairement constitué par deux types d’activité : des emplois de « gestion » et des emplois « fonctions ».

Qu’il s’agisse des fonctionnaires, qui gèrent l’État à tous les niveaux, des milieux administratifs, bancaires, culturels, politiques, le gestionnariat n’existe que pour faire tourner une société qui n’a pas d’autre but que celui d’exister ; dans le passé, les « buts » sociétaux étaient avant tout des formes de récits autour desquels une société pouvait se structurer et se juger elle-même, aujourd’hui ce jugement n’a plus qu’un seul critère central, celui de l’efficacité, peu importe à quoi servira l’agir social. Les emplois « fonctions » sont souvent des emplois poubelles – grande distribution, nettoyage, éducation, ramassage des ordures – même s’il demeure quelques occupations plus révérées comme la médecine ou la justice. Le fonctionnariat assure au gestionariat sa subsistance et un milieu de travail fonctionnel. À partir du moment où cette division du travail est mise en place, où le sens du travail disparaît complètement, où seule la nécessité de vivre ou de survivre et l’endoctrinement managérial permettent aux travailleurs d’accepter des emplois inutiles voir subordonné à des emplois inutiles, la société est condamnée.

On trouvera peut-être cette formulation un peu péremptoire. Je trouve qu’elle est encore en dessus de la vérité. Le sentiment de « décadence » ressentit par de nombreux contemporains est en général balayé sous le prétexte que la « fin de la société » a été criée à toutes les époques. C’est évidemment vrai, mais le fait de crier au loup fait-il disparaître la possibilité que le loup existe bel et bien ? L’histoire regorge d’exemple où des sociétés sont entrées en décadence, c’est-à-dire qu’elles ne parvenaient plus à se renouveler, économiquement, culturellement, politiquement et qu’elles finissaient par se déliter et par laisser la place à de nouvelles sociétés.

Les révolutionnaires et les anarchistes récusent également ce vocabulaire de la décadence parce qu’il serait l’apanage de la réaction ou du fascisme, pour qui la démocratie libérale, molle et faible, serait l’exemple de décadence politique parfaite. Or, nos sociétés, de plus en plus traversées par des logiques fascisantes, utlra-sécurisées et pacifiées, quoi qu’elle nous ménage encore quelques espaces de liberté qui nous empêche de les appeler des dictatures – sinon des dictatures pantouflardes – ne sont absolument pas « faibles » et « molles » ! Derrière l’inconsistance d’un Michel et d’un Hollande se cache bombardements et guerres intéressées, production massives d’armes, colonialisme économique…

Ces traits sont justement caractéristiques d’une vision révolutionnaire de la décadence. Alors que le démantèlement du Compromis keynésiens se poursuit, les classes les plus aisées des sociétés occidentales font tout ce qu’elles peuvent pour accumuler toujours plus de capital ; or, la division du travail mondial les a comblées, faisant des classes laborieuses asiatiques la nouvelle grande classe prolétarienne mondiale ; leur permettant d’établir ici un nouvel ordre social où la gestion de la consommation et la nécessite d’assurer à cette gestion un cadre efficace sont les deux dernières justifications de l’existence de la société. La liberté, l’égalité, d’une manière générale les valeurs d’émancipations qui ont pu appartenir à un moment ou l’autre à la tradition libérale ont complètement disparu de l’idéologie financière. La matérialité elle-même, est devenue une affaire secondaire, que la production de richesse, à travers la consommation, relègue au rang d’élément dispensable.

La crise des subprimes récente n’a été qu’un aperçu de la complètement absence de matérialité de notre système de domination économique. Bien sûr ces effets ont eux été très réels, justement parce qu’on ne pouvait pas boucher les trous boursiers avec du vide et que l’argent virtuel n’est salutaire que quand il se déverse à grand flot. La décadence s’explique par la déconnexion croissante du capitalisme d’avec la réalité sensible et le vécu des populations européennes. Celles-ci ne vivent plus pour des buts fantasmés (comme la grandeur de la nation) ou des buts idéaux (une société meilleure, quelle que soit sa couleur politique) mais pour rien. Les individus travaillent pour consommer et consomment pour travailler.

Seulement, un vrai système d’exploitation efficace ne peut laisser cette vision se répandre, parce qu’elle démotive, elle remplit le cœur d’un vide inexplicable et que finalement le travail est naturellement saboté parce qu’insensé (on n’observe d’ailleurs de plus en plus ce type de réaction chez les travailleurs). Il lui a donc fallu inventer une infinité de besoin artificielle et surtout appliquer aux sphères culturelles (aux nourritures de l’esprit) les mêmes recettes : affaiblissement du sens, dématérialisation, etc. La décadence se révèle plus facilement dans la culture que dans les autres sphères sociales : à partir du moment où l’uniformisation a atteint un certain stade, les esprits créatifs sont immanquablement marginalisés économiquement et symboliquement ; le système devient circulaire et la production s’enfonce dans la médiocrité. Après quelques décennies de ce régime, et une disparition régulière de la vieille classe culturelle, politiquement libérale mais parfois réellement créative, l’instinct du public est émoussé et ses repères ont disparu. La culture est devenue une simple affaire de gestion, de production et de consommation, à l’image du reste de la société.

La disparition du travail est l’état final de la décadence, quand une majorité d’activité sociale n’ont plus aucun sens et se perpétue seulement par force d’habitude ; même celles qui ont du sens, comme se nourrir physiquement ou intellectuellement, finissent intégrées à des industries cultivant l’ersatz et la médiocrité. Si nous envisageons réellement le combat contre le capitalisme comme notre but, nous devons nous demander comment nos actions doivent évoluer face à ce constat. Si notre idéal de société est autre – une société de localités libertaires, fédérées les unes aux autres, dans un projet de paix mondiale – le rôle du travail aujourd’hui et demain doit être l’une de nos premières préoccupations.

L’effondrement du présent système devient inévitable à partir du moment où le capitalisme ne trouve plus de nouvelle manière de se récréer ; les « nouveaux espaces » de conquête étant de moins en moins nombreux, internet ayant fourni, sans doute, la dernière grande frontière de l’horizon économique capitaliste, à moins de bouleversements techniques considérables qui ouvriraient, par exemple, la porte des étoiles et de l’espace sidéral. La limitation des ressources, a elle seule, promet un retour de bâton d’une violence inouïe et qu’on a peine à imaginer de nos jours, où le faste technologique profite en partie à toutes les classes.

Le changement, quelle que soit sa forme, sera déchirant. Pour le moment les travailleurs sont tenaillés par ce sentiment d’absence de sens, cependant l’inertie du système, la fourniture par les pays pauvres de ressource à bas prix et un matraquage idéologique managérial leur permet d’évacuer l’urgence et, parfois, de se bercer d’illusions sur la viabilité de notre modèle de vie boulimique. Quant au manque de sens succédera le manque de ressource, une part considérable des emplois inutiles disparaîtront, simplement parce que la société ne pourra plus les supporter uniquement pour éviter une révolte sociale. La disparition du travail passera alors du plan existentiel au plan matériel et notre devoir, en tant qu’anarchiste, est d’anticiper cet effacement du travail insensé.

Il nous faut poser les questions suivantes : de quoi la société a réellement besoin pour survire, quels sont les désirs humains de faire, de produire, que nous devons encourager et défendre, quels sont au contraire les activités qui sont intrinsèquement nuisibles à l’égalité et la liberté des êtres humains. Nous savons déjà, parce que nous sommes anarchistes, que la bureaucratie, avec son lot d’absurdités organisationnelles, doublées d’un appel paradoxal et perpétuel à l’efficacité, devra disparaître non seulement comme produit historique de l’État moderne mais aussi comme mode d’organisation du travail. Nous devons aussi, parce que nous subissons la ghettoïsation idéologique et intellectuelle, avoir conscience que les individus ne peuvent se contenter d’une subsistance matérielle – « supposition » dont les effets ont été terrifiants dans les pays soviétiques et maoïstes – mais qu’une politique anti-capitaliste doit nourrir aussi bien les bouches et les têtes ; et, surtout, penser son propre renouvellement pour ne pas s’enfoncer dans une vision unique et fossile de ce dont un être humain a besoin pour atteindre l’émancipation et le bonheur.

Au-delà de la solidarité avec les travailleurs, au-delà de lutte contre le néo-libéralisme, au-delà bien sûr des réflexions théoriques et de la réinvention d’une doctrine anticapitaliste et anarchiste, nous devons aussi dire la vérité aux belges et aux européens : la société de consommation est vouée à disparaître, les emplois insensés sont voués à disparaître et la construction d’une nouvelle société et de nouveaux sens pour les métiers du futur doit commencer immédiatement, si nous voulons éviter le choc terrible d’une décadence qui peut jeter des peuples dans les bras de l’Autorité ou d’un Faisceau d’un nouveau genre.

Julien Clamence (AL BXL)

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